Réalisation : Adrian Lyne
Scénario : Bruce Joel Rubin
Directeur de la Photographie : Jeffrey L. Kimball
Montage : Tom Rolf
Musique : Maurice Jarre
Chef Décorateur : Brian Morris
Direction Artistique : Jeremy Conway, W. Steven Graham
Assistant Réalisateur : Joseph P. Reidy
Casting : Risa Bramon Garcia, Billy Hopkins, Heidi Levitt
Production : Mario Kassar, Alan Marshall, Bruce Joel Rubin, Andrew G. Vajna
Pays : USA
Durée : 1h53
Sortie aux USA le 2 novembre 1990, en France le 16 janvier 1991

Genre : Drame, Horreur
Note : 9,5/10
Jacob Singer est un ancien combattant du Viêt Nam rapatrié suite à une « opération » qui a viré au chaos. Sa nouvelle vie à New York le renvoie sans cesse à cette expérience douloureuse, mais aussi à sa vie d’avant où il a vu mourir son fils et finit par quitter sa famille. Jacob est harcelé par d’étranges images de la guerre et par des visions cauchemardesques dans une réalité agressive et menaçante. Il découvre bientôt que cette étrangeté touche aussi ses frères d’arme.
Avec un tel pitch, L’Echelle de Jacob aurait pu être à un thriller paranoïaque. C’en est bien un, mais pas seulement. Le résumer à un ou deux sous-genres ne rend pas justice à ce film exceptionnel qui tire sa force de l’étendue des ambiances et des thèmes qu’il brasse : C’est un film de guerre, un film d’horreur, un drame humain, un film fantastique, le parangon et un des précurseurs du film à twist intelligent (qui ne fait pas faux à la revoyure) et un film dont le discours philosophique est carrément intégré à la forme.
Lorsque le scénario de Bruce Joel Rubin, tortueux, abstrait et glauque à souhait, échoue entre les mains d’Adrian Lyne, réalisateur de 9 Semaines Et Demie, Flashdance et Liaison Fatale, il a déjà fait un grand tour à Hollywood et il est clairement réputé inadaptable. Mais de cette rencontre sortira un petit miracle, de ce qui ne se fait qu’une fois dans la carrière d’un réalisateur correct, mais sans éclats comme Lyne (un cadeau similaire sera offert à Curtis Hanson avec le L.A. Confidential de Brian Helgeland). Ce miracle est probablement dû aux bonnes idées de Bruce Joel Rubin, mais le réalisateur a su transfigurer ces abstractions en y ajoutant le coté cynique, sensoriel et malsain de son propre cinéma tout en canalisant ses penchants déviants et racoleurs. En cela, il a fait d’un voyage abstrait une horreur quotidienne.

La narration de L’Echelle De Jacob fonctionne sur trois niveaux principaux : la guerre, la vie après la guerre et le souvenir de la vie d’avant.
Lyne joue avec ces trois états, les présentant tantôt comme des flashs, tantôt comme des réveils, tantôt comme une prise de conscience. Chacun des états vient à se télescoper aux autres durant tout le récit, si bien qu’il est difficile de s’accrocher à un schéma pré-existant. On se retrouve à suivre le film sans pouvoir anticiper. On se laisse glisser dans le dédale ou il nous emmène, sans se douter du choc qui nous attend au bout de ce labyrinthe. Piégé dans le corps de Jacob Singer, philosophe déchu, on affronte, impuissant, les mêmes démons que lui. Le voyage implique d’autant plus que Jacob est incarné par Tim Robbins, acteur qui n’a aucun mal à attirer la compassion du public. On voit aisément en lui le type sympa et érudit qui n’a rien à faire dans cette guerre, ni dans la fange dans laquelle il se débat. Il a tout de l’agneau sacrificiel.
Si le film est un labyrinthe, ce n’est pas un dédale onirique, ni anarchique car des indices nous conduisent à la vérité (une affiche dans le métro lors d’un réveil à la Outrages, une cartomancienne, des médecins…). Comme les multiples références bibliques, les noms des héros et le titre même du film nous indiquent que Jacob s’est engagé dans un voyage qui consiste à expier l’erreur qu’il a commise ici-bas et qu’il ne parvient à expliquer. Ce qui n’est guère étonnant car Rubin s’est ouvertement inspiré de L’Enfer de Dante dans la structure de son récit. Le héros traversera bien un Enfer (la guerre), puis un purgatoire (la vie après la guerre et les souvenirs) qui le conduira au Paradis (le délestage de la vie ici-bas).

L’enfer, c’est celui du delta du Mékong. La première scène sur les lieux est d’une grande puissance, superposant le combat à une frénésie directement héritée d’une descente : images clipées, soldats qui vomissent, spasmes. « L’Enfer : la drogue y conduit tout droit » dira une affiche prophétique dans le métro au début de l’arrivée à New York, et c’est bien là que se trouve Jacob au départ. Une scène tout traumatisante et magnifiée par la musique angoissante de Maurice Jarre qui la rend presque irréelle. Un retour en négatif sur le rêve guerrier et patriotique, une descente en règle du héros et des compagnons qui les conduit au rôle de bête capable de tuer leur propre frère.

Le purgatoire de Jacob est un monde où se côtoient les souvenirs de guerre et les souvenirs de sa famille perdue. L’Echelle De Jacob rend bien mieux compte du trauma de la guerre que n’importe quel autre film qui le traite car il va au-delà de la représentation factuelle et des images d’Epinal pour nous amener au ressenti de l’enfer qui en découle. Ainsi le traumatisme de l’ancien combattant (PTSD, in english) est déployé dans le monde réel dans tout ce qu’il a de plus viscéral.
Jacob vit son quotidien dans un monde désagréable et agressif où ce qu’il a vécu est toujours présent en lui. Les démons de la guerre y sont personnalisés par des personnages déshumanisés et des situations qui rendent son quotidien psychologiquement insupportable. S’y ajoute la paranoïa des manipulations du gouvernement, la nostalgie par le souvenir de son fils Gabriel et la culpabilité de devenir un simple postier vivant avec une conne (appelée Jézabel, nom d’un personnage négatif de l’Ancien Testament) alors qu’il était auparavant un prof de philo avec une famille aimante.

Se joignent encore à ce quotidien toutes les manifestations physiques de son trouble, les « flashs » du combat et la détérioration de la réalité. Des intrus apparaissent partout, Jacob se retrouve coincé dans une rame de métro en pleine nuit, il est souvent en contact avec des gens froids, le bruit assourdissant d’une fête l’amène à s’imaginer au milieu d’une orgie de démons. Dans une scène Polanski-esque en diable, des voisins hagards entourent Jacob en lui jetant des glaçons dans une baignoire pour faire baisser sa température. L’enfer est là. Il est partout dans ces sensations désagréables. Lyne le retranscrit brillamment, que ce soit par des flashs démoniaques ou des personnages sans tête, reproduisant des mouvements tantôt rapides, tantôt saccadés, non naturels, réellement dérangeants.
La perception du monde de Jacob rejoint finalement ce que dit Louis, le médecin bienveillant qui fait office d’ange gardien: L’enfer (la guerre) est un lieu où tout ce qu’on était brûle. Si on résiste, ce sont des démons qui nous arrachent à la vie. Si on est en paix ces démons se changent en anges. Le purgatoire de Jacob n’est rien d’autre que le refus d’un Homme d’abandonner ce qu’il était avant que la guerre et ses conséquences ne fassent de lui ce qu’il est.

A l’origine, Jacob est un personnage biblique contraint à l’exil. Une nuit pendant son voyage, il rêve d’une échelle reliant la Terre au ciel, avec des anges qui la montent et qui la descendent et en haut Dieu lui promet qu’il sera toujours avec lui et avec le peuple juif, où qu’il aille. Adrian Lyne exploite encore une fois une référence biblique pour la détourner dans le monde temporel. L’échelle du scientifique était la descente, Dieu symbolise l’origine de Jacob, toujours présent en lui et personnalisé par son fils défunt interprété par le tout jeune Macaulay Culkin. C’est le seul qui ne puisse plus être touché par ce qu’il est devenu et celui qui lui montra la voix vers sa libération. C’est en acceptant de le rejoindre qu’il pourra s’en aller en paix.

Bien sûr il y’a la dénonciation des activités gouvernementales et du BZ, drogue qui aurait été donné à des soldats durant la guerre du Viêt-Nam (et qui joue un rôle non négligeable dans cette mascarade). Mais au-delà, l’Echelle de Jacob convoque l’Histoire et questionne la compatibilité entre l’Homme et le progrès. Entre les méthodes anciennes de Louis, l’ange chiropracteur, et ceux des médecins, appareillages inhumains et perceuses qui traitent l’homme comme un rat de laboratoire à des fins iniques.
Les scènes d’hôpital sont insoutenables, d’une froideur rappelant les examens de Regan dans L’Exorciste et qui aura sans doute inspiré Darren Aronofsky pour le final de son Requiem For A Dream. On se retrouve à déambuler dans un couloir, croisant l’étrangeté malsaine des visions de Blatty dans un autre Exorciste (le troisième, sorti un an plus tôt que l’Echelle de Jacob) et les horreurs des charniers, de probables inspirations au jeu vidéo Silent Hill. Les hommes qui tiennent les appareils n’ont pas de visage, victime de leur esprit bestial et qui nient par contagion l’humanité de Jacob.

La vision de ce film déclenche de nombreux questionnements : quelle est notre part de responsabilité dans ce qui nous manipule ? Peut-on encore considérer avoir un libre arbitre lorsque notre propre jugement a ainsi été bafoué ? L’homme peut-il encore revenir à ce qu’il était après avoir vécu ce genre d’expérience ? Dans toute cette incertitude, la fin à l’apparence tragique fait figure de lumière, lorsque des médecins compatissants osent enfin nommer le soldat. Comme pour valider qu’au bout de son voyage intérieur, le professeur Jacob Singer a mérité un monde meilleur.
Ainsi s’achève notre été des classiques. La Revanche du Film vous souhaite un bel automne !
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