En février dernier, Paramount+ décidait de mettre fin à Evil. Le co-créateur Robert King s’est battu pour lui donner quatre épisodes supplémentaires afin de conclure convenablement la série. Ils ont été accordés. Avec ses quatre épisodes finaux, c’est une saison 4 de 14 épisodes qui sonne la fin d’une oeuvre complète et maîtrisée dont les objectifs apparaissent limpides. Une série parfaite pour son époque.
A travers ces trois « assesseurs » mandatés par l’Eglise pour enquêter sur des cas inexplicables pouvant relever de son ressort, Les showrunners Robert et Michelle King cherchent à créer un pont entre la foi, la psychanalyse et la science, tous trois maillons d’une démystification plus ou moins heureuse du « cas de la semaine ». Les saisons ont rapproché Kristen, David et Ben, alors que tout semblait au départ les opposer. Dans cette quatrième fournée, ils sont plus que jamais mis à l’épreuve, confrontés aux déviances « maléfiques » de leur croyance, et même forcés à la renier quelque peu pour résoudre des problèmes qu’ils ne comprennent pas.

Robert et Michelle King (The Good Wife, Brain Dead, Your Honor), deux showrunners jamais à court de bonnes idées
L’Emprise des démons
Kristen est toujours la voie de la raison, de la santé mentale. La droiture de la psychologue clinicienne et sa confiance en ses facultés de discernement ont toujours été sa meilleure arme contre sa mère et contre Leland. La déviance de cette droiture est une rigidité face à la fantaisie qui pourrait lui faire perdre pied, désormais seule sans l’appui de son mari (suite aux évènements de la saison 3). Contre toute attente, cette fantaisie régulatrice qui lui est tant nécessaire se manifeste via ses quatre filles. Kristen a toujours élevé ses filles comme des adultes, et leur curiosité, l’impulsivité de leur âge alliée à leur intelligence est le déclencheur d’un grand nombre de situations positives cette saison. Parvenant très bien à s’adapter à l’absence de leur père, elles qui faciliteront l’intégration de Timothé au foyer et concourront même à la résolution finale. A la fin de la saison, Kristen acceptera de se laisser inspirer par une appli « trouver son sosie » pour prendre une décision irrationnelle, mais qui pourrait être meilleure pour elle et pour ses filles. Le psychiatre de la série, le Dr. Kurt Boggs continue d’être possédé par le « démon » de l’inspiration qui met sa carrière à rude épreuve. A l’instar du téléspectateur, il devra faire face aux visions des démons. Puis il devra faire un choix radical pour se défaire de l’emprise de la Société satanique, qui en a fait son pion. Alors que les showrunners reléguaient les démons à des peurs intimes dans les premières saisons, L’irruption des visions de la sœur Andrea a permis de les décomplexer sur le sujet. Dans un mélange entre la série Angel et l’épisode Somehow, Satan Got behind Me de Millenium, Evil plonge à pieds joints dans la représentation grand guignol des démons à travers cette société satanique où ils agissent à visage découvert, une posture savoureuse qui accentue son pendant fantastique de la série.

Ben, David et Kristen « on a mission for god »
La foi de David n’a pas vacillé en cette saison 4, mais il goûte aux dérives de l’institution qu’il sert. Toujours employé par l’Entité du Vatican, il devient l’instrument des desseins de l’Eglise grâce à ses capacités de prise de contrôle à distance. Déçu par le chemin qu’il a emprunté et amoureux de Kristen, il persiste dans sa foi grâce à sa croyance dans le serment qu’il a prononcé. Dans cette saison, Leland devient un pendant maléfique de David de par l’attachement morbide qu’il porte à Kristen et par la révélation qu’il a aussi travaillé pour l’entité avant de rejoindre les satanistes. Le prêtre apprendra à lui parler pour le comprendre et à défier de façon intelligence l’institution qui l’emploie. A ses côtés, la sœur Andréa apparue dans la saison 2 prend de l’importance. Interprétée avec bonheur par Andrea Martin, elle symbolise la force de la foi au-delà de l’institution historique de l’Eglise Catholique. Cette saison permettra d’en savoir plus sur son passé et donnera encore plus de substance à la force qui l’anime. Si Leland est la déviance maléfique de David, Sheryl (la mère de Kristen) semble être celle de Sœur Andréa. Toutes deux ont dû vivre dans l’ombre des Hommes malgré leurs qualités, et elles ont noyauté un système hautement patriarcal (l’Eglise catholique et la Société Satanique) qu’elles défient de l’intérieur. Aussi leur rencontre à un moment fatidique pour Sheryl est très signifiante. Après la mort du Monseigneur Korecki, son grand ami, le père Frank Ignatius reprend la direction des missions des assesseurs. C’est un personnage touchant et fantasque, un prêtre atypique plongé dans le deuil de l’homme qu’il aimait et qui doute de sa vocation. Un parfait opposé à l’orgueil des hommes de l’Entité.
Celui qui est le plus mis à l’épreuve est Ben « le Magnifique », scientifique pragmatique mercenaire des technologies qui a depuis les débuts de la série, supporté le défilé des hommes de science déchus. Le cynisme est la déviance de l’homme de science athée qui ne porte aucune croyance pour questionner sa foi dans le progrès technique. Ces hommes intelligents deviennent les instruments du mal représenté par la Société Satanique. Dans l’épisode qui ouvre cette saison 4, How to split an Atom, il est accidentellement traversé par un rayon. Bien qu’il n’ait aucune lésion au cerveau suite à cette aventure, il va être visité par un Djinn. Lorsqu’il parvient à s’en débarrasser, il a régulièrement des absences où il réagit comme s’il était une autre personne. Ces manifestations inexpliquées mettent à l’épreuve son esprit scientifique, mais elles pourraient avoir une origine dans la nécessité d’une spiritualité qu’il irait chercher dans son enfance, dans le système de croyance musulman de ses parents. Ben essaierait-il de trouver un moyen de se protéger face à la déchéance de ses pairs scientifiques, tous forcés de céder à l’appel des démons ? En dernier recours, il acceptera d’adopter technique non scientifique pour se débarrasser de ses visions, en dépit des inquiétudes de sa sœur.
La Peur de la Fin
SPOILER
Les démons sont-ils réels ? La science et la psychanalyse se trompent elles ? ? La série n’a pas l’ambition de trancher sur une question hautement subjective. Cette dernière saison ne nous dira pas plus si les démons sont réels ou non. Cependant, le mal existe pour tout le monde dans une incarnation subjective. Pour l’Eglise catholique, c’est un démon à affronter. Pour la psychanalyse, c’est une maladie mentale ou un trauma refoulé générant un trouble. Pour la science, c’est un appât du gain qui relègue toute éthique.

Soeur Andréa, le cauchemar de tout démon
Au-delà des points de vue de leurs trois personnages principaux, les showrunners ont forcément un parti-pris qui va avec la modernité de la série. Ce parti pris est révélé par le « boss » final. Les 60 maisons démoniaques découvertes par les assesseurs en saison 1 correspondent aux 60 régions du cerveau humain. Leur but des 60 est d’insinuer le désespoir et la peur dans chaque région du cerveau des Hommes à l’aide des technologies modernes dont ils disposent. Ainsi, le champ serait libre pour que leur antechrist (Timothé, le fils de Leland et Kristen) prenne le contrôle du monde et le mène à sa fin. Le fait que les quatre derniers épisodes – émanations d’une saison 5 tronquée – soient centrées sur quatre grandes peur : La peur du futur, de l’autre, de l’impie et de la fin valident la nature de ce mal moderne insidieux et présent dans toute chose. En s’alliant, la psychanalyse, la science et la spiritualité, s’ils peuvent communiquer entre eux, peuvent avoir raison de ce désespoir lié à la condition humaine. Sous ses allures de manuel de survie à l’époque moderne (via ses titres à connotation humoristiques), la série cherche réellement à donner des pistes face à des cas concrets qui n’ont aucune réponse absolue. Elle cherche aussi, à travers le rôle actif des filles de Kristen, à tenter de donner des repères sur l’éducation d’un enfant dans ce monde où les repères entre le bien et le mal ne sont plus aussi évidents.
FIN SPOILER
De bons présages
Dans leur final, Robert et Michelle King admettent aussi à demi-mot que le format de la série – construite de loners avec un fil rouge mythologique – n’était pas fortuit. Au milieu d’un paysage sériel fait de feuilletons ou de séries à loners, quelle ambition pouvait-il y’avoir à créer un post-x files (teinté de Millenium) à notre époque ? Comme X Files ou Buffy contre les vampires à leur époque, Evil a cherché à entrer par la petite porte, celle du network (CBS, sur ses premières saisons), en empruntant à un format populaire par soucis de proximité avec son public. Sous une apparence anodine de série fantastique, elle cherche comme ces séries à soulever des questions plus profondes. Comme le soulève David au chef de l’Entité du Vatican, la mission des assesseurs de venir au contact des gens pour régler leur problème est plus importante que n’importe quel combat millénaire contre les démons. Les showrunners semblent adopter ce point de vue en cherchant à entrer par cette lucarne, en créant l’attachement et l’empathie pour cette belle galerie de personnages, qu’ils soient des premiers ou des seconds rôles. Cette empathie n’a jamais été aussi forte que dans cette saison. Comme ses prédécesseurs des années 90, Evil porte un aspect ludique à retrouver des éléments d’un cas à l’autre, et surtout aucune décomplexion sur la comédie noire et les représentations du genre. Tout ce qui lui manquait pour se faire une audience dans l’hexagone, c’était une trilogie du samedi.

Sheryl dans sa prison de verre, condamnée à être regardée de haut par le top management
Pour une saison sur l’avènement de l’antéchrist, cette saison 4 n’est pas dramatique pour deux sous. C’est avant tout une comédie noire qui prend en compte l’absurdité des plans de ce grand conglomérat masculin tourné en ridicule par Sheryl, mais aussi par les auteurs, car ils doivent se mettre à la page des nouvelles technologies. Leland Townsend est mis à l’épreuve par son nouveau rôle de père de l’antéchrist, et Michael Emerson n’a jamais été aussi bon (n’en déplaise aux fans de Lost). Derrière cette comédie point une inquiétude existentielle, et l’humour est bien la meilleure façon de l’aborder. Le compte à rebours du dernier épisode fait qu’on s’attend à une grande cérémonie rituelle satanique où la mère indigne de l’antéchrist sera sacrifiée en bonne et due forme. Il n’est au final qu’un manipulation de masse d’une boîte de tech pour des besoins marketing. Cette dernière saison est puissante sans être pompeuse. Capitalisant sur quatre saisons de développement de ses personnages, elle apporte son lot d’émotions, notamment dans le final du poignant de How to survive a storm, conçu à l’origine pour être une fin de saison. L’épisode le plus savoureux et le mieux écrit étant How to save a life avec son écriture fine et sa résolution toute en ironie qui lie une grande partie des arcs de la série. Ce final amène enfin trois invités de marques : Anna Chlumsky (My Girl, Veep), Denis O’Hare (True Blood, American Horror Story) et John Caroll Lynch (Fargo, Zodiac).
Même si on regrettera l’arrêt prématuré d’Evil, Robert et Michelle King ont laissé une porte ouverte pour la suite. La série a autant su séduire son public que la critique. Il n’y a donc aucune raison de perdre espoir qu’un autre diffuseur saura voir son potentiel.
