
Ouvrier sur des chantiers, Dan Mueller traverse une période difficile entre un drame familial et les problèmes de discipline de sa fille Daisy. Suite à une altercation brutale avec un automobiliste qui gênait son travail, Rita, actrice au théâtre communautaire du coin l’invite à lire les lignes de Lord Capulet pour une représentation de Roméo & Juliette dans laquelle elle joue Juliette. D’abord réticent, Dan se prend au jeu des répétitions, cet intérêt naissant étant l’occasion de renouer le dialogue avec sa fille qui jouait au théatre dans son lycée. Alors qu’il laisse cette activité secrète à sa femme et à sa fille, la famille doit gérer l’iminence d’une confrontation judiciaire avec l’ex petite copine du fils, mort dans des circonstances tragiques. En acceptant ce rôle, Dan n’avait pas anticipé à quel point la tragédie de Shakespeare renvoyait à celle de son fils.

Petit film indépendant américain remarqué à Sundance en 2024, Ghostlight imbrique avec brio deux tragédies, l’une fictionnelle et rejouée à l’infini puisqu’étant la pièce la plus célèbre de William Shakespeare, l’autre bien réelle et vécue dans le silence. Un silence obligé par les conventions sociales et entretenu par la nature renfermée du personnage principal, un silence auquel sa fille réagit en contrepied par l’excès. Kelly O’Sullivan et Alex Thompson rassemblent par petites touches les pièces du puzzle de la tragédie réelle alors que les liens de la « troupe » théâtrale de fortune se resserrent et qu’un élément inattendu s’ajoute à la distribution.

D’abord séduit par l’idée de quitter sa peau, d’oublier sa vie pour le temps d’une représentation, Dan devra emprunter par un étrange coup du sort celle d’un personnage ayant vécu l’expérience de son fils. C’est un travail d’orfèvre que réalisent les réalisateurs pour suspendre l’incrédulité sur cet improbable deux ex machina qu’est la rencontre fortuite des deux histoires. Il passe par une révélation tardive, un réalisme social omniprésent et des acteurs d’un grand naturel. Keith Kupferer charge son personnage de nuances, dans une interprétation qui culmine lors de la représentation finale, un modèle de climax émotionnel dépourvu de surdramatisation. La jeune Katherine Mallen Kupferer campe un personnage qui s’épanouit à mesure que l’intrigue progresse et Tara Mallen n’est pas en reste dans le rôle de la femme de Keith. Ces trois là sont une famille dans la vie, et cela se ressent. Le lien est là en permanence, jusque dans le langage corporel.
Ce ghostlight bien américain a au final une vibe très anglaise. Elle ne tient pas qu’au fait d’avoir convoqué Shakespeare. On peut y voir autant le fantôme de Ken Loach que celui de ces comédies dramatiques britonnes qui ont célébré l’initiative collective populaire depuis les années 90, apportant une dose de lumière à des sujets difficiles. Ghostlight est à la fois une terrible tragédie intimiste et une fable sociale d’une grande sincérité qui peut vous décocher des sourires plutôt deux fois qu’une.


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