Chime & Cloud

Quatre ans après le succès des Amants sacrifiés, Kiyoshi Kurosawa revient en force avec deux films qui sortent en salles à une semaine d’intervalle : Chime et Cloud. Deux films qui exposent avec fatalisme les dérives de l’absence de communication et du repli individualiste dans le Japon contemporain.

Moyen métrage de 45 mn, Chime (« Carillon ») démarre dans une classe de cuisine. Un élève confesse à son prof qu’il est harcelé par le bruit d’un carillon que personne d’autre que lui n’entend. Il évoque ensuite une étrange opération sur son cerveau, pour finir par s’ouvrir la tête avec un couteau en plein cours. Plus tard, le professeur entend ce même carillon. Sa vie en apparence terne et la bienveillance de façade qu’il affiche constamment commencent alors à être perturbés par des décharges de violence. Chime pourrait être l’équivalent psychologique d’un film de contamination. Le ressenti de l’être contaminé coupé du monde, enfermé dans une pathologie que son esprit ne peut contrôler. Kurosawa ne répond pas de la réalité des évènements qui se passent dans le film, et cela pourrait passer pour une facilité s’il ne donnait pas des indices, ça et là, sur le fait que l’épidémie se propage un peu partout. Ce carillon pourrait être une réponse radicale de l’esprit au néant de communication que décrit Kurosawa dans la cellule familiale du héros et son incapacité à sortir de la précarité, encore aggravé par le poids des conventions qui interdit toute révolte. Une sorte de vide quotidien tellement contenue par la bienséance que l’esprit s’efforcerait de remplir ses sens par des décharges brutales de violence (les visions non-sensiques du professeur, l’épisode de sa femme avec les canettes) et des excès de paranoïa (la montée orchestrale finale). Kurosawa exploite bien son format, sa réalisation est soignée autant sur la composition des plans que le son, mais il laisse un peu sur sa faim de par son final abrupt.

Toujours dans le Japon contemporain, Cloud suit Ryosuke, trentenaire Tokyoite adepte de la revente sur internet. Poussé par les décharges d’adrénaline de quelques grosses marges sur ses ventes, il décide de quitter un emploi à l’usine et de s’installer dans la périphérie avec sa copine afin de créer son business. Sans aucune autre considération que sa réussite personnelle, il laisse glisser sa petite entreprise dans la vente de contrefaçon et l’escroquerie. Toutes les personnes qu’il a flouées dans sa quête de réussite ne tardent pas à se réunir sur internet et se mettent d’accord pour en finir avec lui de façon radicale. La première partie de Cloud pourrait être l’antithèse de Chime avec ce personnage dénué d’empathie et de sens morale qui vit très son enfermement dans une cellule individuelle qui ne supporte pour exception qu’une petite amie terne et soumise. Mais il y’a tout de même une étrangeté qui rôde. Le film joue sur les silences, l’épuration de plans qui durent et il génère l’angoisse dans l’esprit du spectateur. Au point que l’environnement du personnage devient étouffant malgré lui et rend brutale la moindre irruption étrangère dans ce cocon. Le monde continue de tourner autour de Ryosuke et bien qu’il en soit complètement déconnecté, la menace guette derrière chacune de ses actions.

Après une home invasion efficace dans l’entrepôt du faussaire, le film déçoit un peu dans sa seconde partie, comme si cette menace sous-jacente était la seule chose qui intéressait réellement Kyoshi Kurosawa. L’exécution du plan s’étire en longueur et laisse un goût absurde dans la description clinique, sans point de vue réel, de l’amateurisme qu’il contient. Il y’a aussi ce personnage factice d’assistant, seul être loyal du film, qui fait office de Deus Ex Machina et dont la mission semble être de garder Ryosuke en vie pour le mettre face au chaos que son comportement a engendré. Kiyoshi Kurosawa avait déjà abordé plus frontalement le chaos social et la violence en ligne dans Kaïro. Il semble ici plutôt s’intéresser aux conséquences de plusieurs décennies de rempli derrière l’écran et d’individualisme sur la société japonaise. Le carillon ne vient pas ici de l’intérieur comme c’était le cas pour Chime, mais d’une irruption brutale de la réalité. Une réalité qui dévoile autant d’hommes touchés par le même mal que Ryosuke ou que son indifférence a tout simplement contaminées. Un constat fataliste qui débouche pourtant vers une sortie du vide moral, lorsque le personnage se rend compte qu’il n’a plus aucune relation réelle à laquelle se raccrocher. Mais il est déjà trop tard.

Kiyoshi Kurosawa sera de retour sur nos écrans le 13 août prochain avec La voix du Serpent, remake français de son propre film réalisé en 1998.

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