
Ron Trosper a une famille aimante et il vient de décrocher le poste de ses rêves : piloter la construction d’un grand centre commercial. Après sa première présentation devant ses collègues et les pontes de la boîte, il s’asseoit et il chute. Obsédé par cette chute, il contacte la firme qui a fabriqué la chaise fautive, Tecca, mais il tombe sur un centre d’appel qui ne peut pas l’aider à obtenir réparation. A force de persévérance et de temps d’investigation pris sur ses heures de travail, Ron Trosper parviendra à trouver l’adresse de Tecca et ce qu’il découvrira là-bas lui fera mettre la main dans un engrenage mortifère. Ron Trosper est-il un grand paranoiaque (encore une fois) victime de ses obsessions ? Est-il le héros malgré lui d’un récit à la John Grisham ? Va t’il foutre en l’air sa famille ? Est-ce que toute cette affaire un sens ? Est-ce que son monde a un sens ? Il ressemble à s’y méprendre au nôtre, et comme dans Friendship et la série de sketchs I Think You should leave with Tim Robinson dans lesquelles il a officié auparavant, le perturbant Tim Robinson joue encore (et pour notre grand plaisir) son personnage qui s’enfonce dans des situations de gêne extrème, et qui creuse et creuse encore. Mais il apparaît qu’ici, tout va bien plus loin que les situations sociales protocolaires et la maladresse de ses précédents travaux. Le monde dans lequel il évolue est incohérent, instable, fragmenté. Nous sommes bien évidemment coincés dans l’esprit d’un homme visiblement submergé par son obsession, contrôlé par ses émotions, qui va droit dans le mur. Mais il y’a bien une affaire, et à mesure que cette première saison avance, ce détective malgré lui aboutit à la preuve que ce qu’il suspectait est bien réel.

The Chair Company est indirectement un bébé du Saturday Night Live. Ses showrunners Tim Robinson et Zach Kanin y’ont faire leurs armes, l’un comme comique, l’autre comme scénariste et la série opère sous le haut parrainage d’Adam McKay (The Big Short, Succession) qui fut chef scénariste pour l’émission vedette de NBC entre 1995 et 2001. Mais il échappe à toute vélléité de catégorisation et de comparaison avec ce qu’ont fait d’autres anciens du SNL. On aurait pu dire la même chose du brillant Mike Schur lorsqu’il nous a pondu le remake de The Office ou le génial Parks & Recreation, mais il roulait sous influence d’autres sitcoms. Barry (Bill Hader) et Ted Lasso (Jason Sudeikis) ont émancipé leurs auteurs, mais aussi audacieuses soient-elles, ce sont des comédies estampillées SNL enrobées de drama. Tim Robinson et Zach Kanin ont été autrepart. Ce n’est plus seulement le personnage que campe Tim Robinson (qui a de nombreux noms, mais un seul visage depuis le début de sa carrière) avec sa drôle de tronche qui se craquelle, mais le monde dans lequel il évolue.

En regardant cette première saison de The Chair Company, on a l’impression d’être Alice dans le terrier du lapin blanc, à suivre une chimère tout en étant conscient que notre perception est bien altérée. Mais comme on s’enfonce dans cette course, le monde se tord pour parvenir à faire entrer notre perception dans un surréalisme rampant, tout en restant suffisamment réaliste pour être le cadre d’un thriller paranoiaque moderne plausible qui arriverait à une famille « presque » normale. The Chair Company est imprévisible, tortueux, intriguant, dérangeant, vulgaire (le twist savoureux sur Scrooge), trivial et attachant. Emouvant dans la relation fraternellement branque entre Ron et ce pervers de Mike ou lorsque la fille de Ron le soutient dans son délire. Dans la tristesse incroyablement expressive de Ron Trosper lorsqu’il doit abandonner sa quête pour faire financer le projet de sa femme. C’est une idée neuve qui déborde d’idées neuves, et la télévision a tellement besoin de neuf qu’on applaudit à deux mains cette attachante tentative, dans ses grands hauts et ses petits bas.


