Etre passé à côté d’une série showrunnée / réalisée par Alex de la Iglesia relève de la faute grave, mais heureusement l’arrivée de la plateforme Max en France (qui met à disposition les deux saisons de la série) a permis de la rectifier. Un acte de contrition et un visionnage estival plus tard, force est de constater que 30 Monedas n’aurait pu sortir d’aucun autre cerveau que celui de monsieur de la Iglesia, pendant fantastico-horrifique de Pedro Almodovar, auteur de nombreux méfaits irrésistibles depuis le début des années 90, parmi lesquels : le bulldozer politique Accion Mutante, l’hilarant et méchant Le Jour de la Bête, le chef d’oeuvre Le Crime Farpait, l’émouvant et baroque Balada Triste ou encore les trop injustement méconnus Un jour de chance (version actualisée du Gouffre aux Chimères de Billy Wilder) et Mes Chers Voisins. Tous ces films savent mettre à jour petites et grandes bassesses de l’esprit humain et des institutions dans un humour noir et une caractérisation des personnages qui renvoient aux westerns italiens des 70’s. 30 Monedas ne déroge pas à cette habitude. Ici le mal s’empare d’un petit village d’Espagne d’apparence ordinaire via une série d’évènements paranormaux se situant tous en son sein. Le nouveau prêtre de la paroisse pourrait être à l’origine de ces évènements. Le Maire Paco et la vétérinaire Elenas enquêtent ensemble pour découvrir un danger qui dépasse leur communauté.
S’il faudra une poignée d’épisodes pour découvrir la clé de l’énigme, Alex de la Iglesia n’est pas pour autant du genre à faire traîner un mystère sur plusieurs saisons. D’une certaine façon, il a déjà vendu la mèche avec son superbe générique où il revisite à sa manière la crucifixion de Jesus et la culpabilité de Judas. Un des plus beaux génériques de ces dernières années, et une explication de texte toute en symbolique. Les trente pièces en question sont celles offertes à Judas pour la dénonciation de Jesus et ces pièces confèrent à leur porteur un grand pouvoir, quasiment inestimable pour qui saura les réunir. On connaît tous le pouvoir conféré par les reliques pour avoir été traumatisés par le final des Aventuriers de l’Arche Perdue, mais nous sommes ici dans une autre catégorie, de celles autrement plus puissantes qui sont en rapport à la souffrance du Christ. Au centre de cette course, il y’a les Cainites, ordre sécessionnaire avec l’Eglise catholique qui défend l’Evangile de Judas et qui a noyauté une grande partie du Vatican. La quête de ses membres sera complète si ils arrivent à récupérer la dernière pièce en possession du fameux prêtre fraîchement débarqué. Déterminé à les faire échouer, celui-ci entraîne malgré lui tout un village dans le chaos.
La galerie de personnages de 30 Monedas n’a rien à envier à celle des grands films d’Alex de la Iglesia. Eduard Fernández s’est transformé physiquement pour incarner ce prêtre ancien boxeur à la tête d’une mission musclée. Vu dans Sense 8, Miguel Ángel Silvestre est irrésistible en maire altruiste un peu gauche mené par le bout du nez par les femmes qui l’entourent : Sa femme Merche incarnée par Macarena Gomez, une tête connue des amateurs de fantastique ibérique et l’héroïne Elena, portée avec conviction par Megan Montaner. On peut y ajouter le Sergent Lagunas (Pepón Nieto) qui prend de plus en plus d’importance à mesure que l’intrigue avance. Ces cinq figures principales mènent la danse, mais les seconds rôles du village, récurrents d’un épisode à l’autre, ne sont pas en reste. Du côté des ennemis, on retrouve un cardinal qui a vendu son âme, ancienne connaissance de notre prêtre et surtout une incarnation du mal qui vous fera dresser les cheveux (Cosimo Fusco est déjà apparu dans le dernier film du réalisateur, Veneciafrenia, mais il fut aussi le petit ami italien de Rachel dans Friends ! ). Tout ce petit monde est remarquablement bien introduit, et leur place dans ce gigantesque puzzle se définit peu à peu. Aidé par Jorge Guerricaechevarría, le co-scénariste d’une grande partie de ses films, Alex de la Iglesia nous réserve une montée en puissance de maître dans sa saison 1. On se retrouve enfermés dans une sorte de Stephen King déviant, confrontés à des intrigues originales, à la fois tendues (l’épisode du miroir est un modèle de suspens), malsaines et drôles, qui ne réservent aucun temps mort.
La deuxième saison diffusée en 2023 est loin d’être de la même qualité. Le grand-guignol a été poussé à l’extrême avec des scènes tournées en enfer qui sont plutôt dans l’esprit du réalisateur, mais jurent avec la tension installée aux débuts de la série. Les théories complotistes les plus faciles s’alignent dans un beau manque d’originalité et même Paul Giamatti ne parvient pas à réhausser une intrigue étirée inutilement. La sentence est tombée peu après avec une annulation de la série. Mais Alex de la Iglesia n’a pas dit son dernier mot. De notre côté, la première saison nous suffit très bien.

Laisser un commentaire