Le Mystère Andromède – The Andromeda Strain

En 1969, Michael Crichton n’est pas encore devenu celui qui a écrit Jurassic Park, réalisé le fim Westworld (d’après son roman) et créé la série Urgences. Il vient de terminer ses études de médecine et de publier son premier roman sous son nom, The Andromeda Strain. Crichton a beaucoup écrit pendant ses études sous différents pseudonymes, mais ce roman de science-fiction qui n’en est pas vraiment un se démarque par une défiance teintée de fascination pour la technologie qui deviendra sa marque. On y suit quatre scientifiques investiguant sur une épidémie qui a causé la mort immédiate de tout un village après contact avec un micro organisme d’origine extraterrestre. The Andromeda Strain devient le premier best-seller de Crichton et les droits ne sont aussitôt acquis par Universal Pictures. Le vieux routard d’Hollywood Robert Wise a réalisé ces cinq dernières années trois gros films d’époque, dont deux comédies musicales : La Mélodie du Bonheur, La Cannonière du Yang-Tsé et Star ! . L’envie d’aller vers quelque chose de plus intimiste et actuel et l’échec de Star ! au box-office le poussent à réaliser l’adaptation de The Andromeda Strain, qui sera scénarisé par Nelson Gidding, un des ses collaborateurs de longue date.

Robert Wise et Michael Crichton sur le tournage de « The Andromeda Strain »
Photo : Larry Barbier

Loin d’être le plus gros succès de Robert Wise, Le Mystère Andromède n’en est pas moins un film majeur trop méconnu et l’un de ses plus marquants. Le réalisateur reste fidèle au roman de Crichton. Il livre un film scientifique saturé de machines qui se voit à la fois comme un thriller, un film d’anticipation post 2001, l’odyssée de l’Espace, et surtout comme un documentaire. Dans son imagerie, sa réalisation et la tension qu’il distille, le Mystère Andromède porte en lui la mutation radicale du cinéma hollywoodien amorcée depuis quelques années. Il sait aussi merveilleusement saisir le climat de paranoïa politique qui traverse les Etats-Unis d’Amérique au début des années 70.

Réalisateur venu de l’époque classique, Wise a su intégrer avec pertinence l’innovation à son cinéma. D’abord monteur de génie qui monta entre autres Citizen Kane, il oeuvra par la suite dans tous les genres, du film noir (le vibrant Nous avons gagné ce soir, le Coup de l’Escalier) à la comédie musicale (West Side Story, La Mélodie du Bonheur), en passant par l’horreur (la Maison du Diable) et la SF. Le Mystère Andromède est un retour à la Science Fiction vingt ans après le Jour où la Terre s’arrêta. Mais c’est une science-fiction tournée vers l’intérieur, de laquelle on pourrait presque retirer le terme fiction (s’il n’y avait pas d’alien). Les élements documentaires pullulent, que ce soient des extraits de documents classifiés, des indications factuelles de temps et de lieu ou même en flashforward d’une commission enquêtant a posteriori sur les évènements. Il n’y a aucune star à l’affiche pour éviter de donner un aspect trop dramatique, trop fictif aux évènements. Le véritable héros du film est ce bunker dans lequel les scientifiques s’enferment pour étudier l’organisme étranger et toute sa machinerie décrite dans les moindres détails. La machine est omniprésente, omnisciente et froide. Elle pilote comme elle oppresse les gestes des quatre scientifiques engagés dans l’aventure, parfois réduits à l’état d’animaux. Le HAL de 2001, l’odyssée de l’espace est passé par là, mais aussi Douglas Trumbull, responsable des effets visuels du film de Stanley Kubrick qui rempile ici sur le même poste. Il apporte les images menaçantes d’un organisme microscopique qui a la capacité de transformer presque instantanément le sang du contaminé en sable. Cette forme de vie n’est rien de moins que le variant d’une bactérie, une des représentations les plus crédibles à l’écran de ce que pourrait être une vie extra-terrestre.

Wise a démarré sa carrière de réalisateur dans l’horreur, et il se montre très habile à faire monter la tension, autant dans la suggestion de l’attaque au début du film, que dans un démonstratisme morbide lors de la visite du village mort par les deux scientifiques. A cet occasion, son usage du split-screen pour dévoiler cliniquement les morts, sans véritable champ contre-champ, est remarquable. Animaux de laboratoire et êtres humains semblent impuissants face à cette menace venue d’ailleurs. Mais elle aurait très bien pu venir d’ici. A la fin des années 60. La peur de la guerre bactériologique succède à la peur de la course à l’armement nucléaire présente dans Le jour où la Terre s’arrêta. Les laboratoires Wildfire ont à l’origine été conçus, non pas pour la science, mais pour que les USA puissent simuler des attaques bactériologiques contre l’URSS. La réaction vive des chercheurs qui n’étaient pas au courant met à jour l’engagement de Wise contre ces pratiques, et plus largement contre l’utilisation de la recherche à des fins meurtrières au moment de la Guerre du Viet Nam à travers le napalm ou l’agent orange. Robert Wise emploie à dessein toute une imagerie qui déshumanise les habitants du village. Il préfigure également les thrillers politiques paranoïaques des 70’s (dont font partie Conversation Secrète ou Les Hommes du Président) en saisissant un « air du temps » prompt à dénoncer le secret d’Etat, un « air du temps » qui aboutira l’année de sa sortie à la divulgation des Pentagon Papers.

En plus de ces nombreuses qualités, c’est probablement le casting et l’équilibre des éléments dans l’écriture qui emportent le morceau. Gidding et Wise parviennent à glisser des touches d’humour dans la tension ambiante qui désamorcent un peu la gravité sans jamais la faire tomber. Les échanges entre les chercheurs sont vraisemblables et parfois savoureux. Pour trancher avec le all male cast du roman, le réalisateur et son scénariste ont eu la bonne idée de transformer le Dr. Leavitt en femme. L’interprétation de Kate Reid, loin des canons féminins Hollywoodiens, apporte une touche d’humanité et relève les interactions entre les scientifiques, quatre personnages forts et bien définis (sans être archétypaux) qu’on a plaisir à suivre dans leurs investigations comme si on était placés à leurs côtés en tant que cinquième membre de l’expédition. Dans un habile retournement de situation, Robert Wise sacrifiera au passage obligé de l’humain contre la machine dans une dernière partie, mais ce retour à un ressort hollywoodien plus classique sera plus que payant sans doute grâce à l’immersion créée. Même si sa machinerie a un peu vieilli à l’heure de l’IA, Le Mystère Andromède est une petite pépite du cinéma des 70’s plus que jamais pertinente à notre époque. A (re)découvrir d’urgence.

Robert Wise est à l’honneur à la Cinémathèque Française depuis le 30 avril et jusqu’àu 26 mai 2025.

Un commentaire sur “Le Mystère Andromède – The Andromeda Strain

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  1. Félicitations Guenaël pour cet article auquel je souscris pleinement. Ce Wise peu connu, adaptant Crichton (les frères Scott en produiront une autre adaptation pour la télé bien plus tard), montre combien il savait maîtriser tous les genres. Cela lui a certainement desservi d’ailleurs, longtemps taxé de bon technicien, sans véritable identité d’auteur.

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