Chaque épisode de inside no 9 se déroule dans un numéro 9, un décor unique. Cette règle, comme un mantra, guide les auteurs / producteurs / acteurs Reece Shearsmith et Steve Pemberton, deux sinistres personnages bien connus des amateurs de comédie anglaise pour avoir dépassé les limites de la comédie noire et du grotesque dans La ligue des gentlemen et Psychoville. Les voilà partis pour dix ans (la série est diffusée sur BBC 2 entre février 2014 et juin 2024) vers quelque chose de plus insidieux, de plus fin, de plus réel et de plus contraint. Mais plus la contrainte est grande, plus l’écriture est inventive.
En 9 saisons d’analyses de nos faiblesses, de nos veuleries, de nos angoisses dans des formes de huis clos sans cesse renouvelées, Shearsmith et Pemberton ont renouvelé avec bonheur l’anthologie anglaise. Cet été, la Revanche du Film leur rend hommage en revenant sur les 9 saisons de la série.
7.1 Merrily Merrily

Le numéro 9 qui ouvre cette saison 7 est un vulgaire pédalo. Il n’a rien de bien exceptionnel, mais il réunit trois vieux amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Lawrence a invité ses anciens potes d’université Callum et Darren pour partager cette fin de journée, mais Darren gâche un peu la fête en ramenant Donna, son +1, une femme exhubérante persuadée qu’ils vont tous rejoindre un paquebot pour faire la fête. La réalité est une belle douche froise. La balade se transforme en un échange amer où certaines vérités seront révélées, jusqu’à la véritable raison de cette réunion d’amis. Dans l’ombre, un invité surprise guette.

Merrily Merrily est une vraie réunion d’anciens puisque Steve Pemberton et Reece Shearsmith y’accueillent Mark Gatiss, leur compère de The League of Gentlemen et co-showrunner de la série Sherlock (en plus d’y interpréter Mycroft Holmes). Le trio s’était déjà retrouvé à la fin 2017 pour des épisodes spéciaux « anniversaire », mais les revoir ensemble coincés au milieu d’un lac fait toujours un grand plaisir. Merrily Merrily est aussi un épisode particulier en ce que les scénaristes / acteurs se sont accordés plus de liberté que d’habitude sur les règles de la série. Les personnages n’embarqueront pas tout de suite dans le pédalo et nous le quitterons prématurément bien avant la fin de l’épisode. Cette entorse minime ne diminue en rien le challenge porté par le réalisateur Al Campbell qui hérite de la tâche fastidieuse de rendre captivante une balade en pédalo. Heureusement, les dialogues sont bien écrits et les personnages se révèlent peu à peu. Même celui de Diane Morgan, au départ un trouble-fête comique, devient un bon catalyseur pour ces révélations.

Inside n°9 nous offre de temps en temps des épisodes où l’émotion dépasse l’humour noir et la satire. Merrily Merrily est de ceux-là. Dès que nous découvrons que cette réunion a été organisée pour enterrer les cendres de la femme de Lawrence, le ton vire à 180 degrés vers un drame porté par une émotion puissante. On finit par s’habituer à la maestria avec laquelle Pemberton et Shearsmith gèrent plusieurs ruptures de ton sur des épisodes de moins de 30 mn. Voir passer Reece Shearsmith en quelques secondes de parodie du bougon insatisfait à veuf au bout du rouleau prêt à mourir frigorifié pour porter un dernier hommage à sa femme donne des frissons. Après le diable la saison dernière, c’est la mort dans sa représentation mythologique grecque qui vient rendre visite à Inside n°9 dans un final qui se passe de mots.
7.2 Mr. King

Sortant d’un lourd burnout, Mr. Curtis, un instit’ londonien a été fraichement nommé dans une école primaire d’un lieu reculé du Pays de Galles. Dès son arrivée, il constate l’étrangeté des enfants, tous visiblement peinés par le départ de Mr.King, l’instituteur qu’il a remplacé. Alors qu’il tente un peu maladroitement de les initier à l’écologie moderne, il est victime d’accusations d’une enfant et doit coopérer dans une enquête interne menée de façon pour le moins étrange. En menant lui-même son enquête sur les lieux, il découvre que cette école primaire pourrait enfermer un secret bien sombre.

Autant vous prévenir tout de suite. Ce Mr King est un des épisodes les plus politiquement incorrects de la série. Il prend pour cible les gallois et de pauvres têtes blondes retirés de la civilisation, esquisse un sujet sur la pédophilie, photographie des sexes d’hommes (en nous montrant les photos) pour finir dans un final horrifique baigné dans le folk horror. Le ton général de Inside no. 9 est tellement éloigné des premiers délires sur les locals people de The League of Gentlemen qu’on en arrive à être surpris de les revoir sur ce terrain dans une version juvénile de The Wicker Man de Robin Hardy (on notera que le nom « Hardy » est bien prononcé en hommage). De menace urbaine pour les gentils élèves naïfs (il leur impose des posters de Greta Thunberg), Mr. Curtis se mue en héros pour finalement devenir la victime de l’horrible culte qui semble se dérouler depuis des siècles dans la petite ville.

Il serait heureux d’avoir des anecdotes de tournage tant l’inclusion de tant d’enfants dans un épisode pareil a dû être une gageure…et un amusement. Les gamins ont l’air de bien s’éclater dans leur partition sadique et leur attitude ajoute encore à l’étrangeté, puis à l’horreur ambiante. On s’amuse de leur innocence dissimulée et de la préparation qu’il leur a fallu pour servir un beau cadeau empoisonné à leur nouveau professeur. Mr King est tout sauf un épisode militant sur l’écologie. Le thème est là pour appuyer l’ironie du sort du pauvre Mr. Curtis, sacrifié sur l’autel de la cause qu’il défend. Comme dirait l’autre « Ahhh Not the beees !!! ».

7.3 Nine Lives Kat

Kat est une flic alcoolique et torturée, véritable figure archétypale de polar. Elle a été visiblement suspendue lors d’une enquête sur l’enlèvement d’un enfant. Elle la poursuit néanmoins avec l’aide d’Ezra Jones, un homme mystérieux qui semble apparaître à tout moment dans son appartement dans une vie, alors qu’elle perd de plus en plus ses repères temporels. Tout cela est normal car Ezra est en fait un (médiocre) auteur de polars qui a créé le personnage de Kat pour une série de nouvelles, puis il la remise au placard de temps à autre pour la faire revenir…jusqu’à ce qu’il décide un jour de lui adjoindre un partenaire atteint d’une pathologie psychiatrique : Barnabas Bull. Ce nouveau personnage pourrait être un grand danger pour l’existence de Kat.

Nine Lives Kat est un épisode ouvertement méta qui explore les tourments intérieurs d’un mauvais auteur de polars. L’écriture est donc à l’avenant : Les dialogues sont des lieux communs et les personnages sont caricaturaux. Le personnage de Kat interprété par Sophie Okonedo (Hôtel Rwanda) est volontairement mal joué par une actrice qui a tout de même été nommée aux Oscars et Barnabus Bull voit notre Reece Shearsmith cabotiner en roue libre. Il n’est pas donc nécessaire d’être un génie pour voir que quelque chose ne va pas dans cet épisode. Et quand quelque chose ne va pas, c’est forcément lié au twist. La confirmation que Kat n’est qu’un personnage de fiction place l’épisode au niveau de l’esprit torturé d’un auteur. Cette partie n’est pas non plus très convaincante…et pour cause. Ezra Jones est aussi un personnage de fiction créée par la romancière Matilda Gordon, une autrice en manque d’inspiration.

Ces retournements de situation font sourire, et on comprend très bien que Pemberton et Shearsmith ont pastiché ces mauvais polars pour s’en moquer. Mais Nine Lives Kat se noie dans son concept méta. Le dernier twist englobe la totalité de l’épisode dans une fiction. C’est donc un épisode entier sur une fiction peu inspirée qui nous est proposé, que seul le twist final pourrait sauver. Celui-là même est visible à des kilomètres. Rétrospectivement, les scénaristes désamorcent tout le drame et l’humour non-méta de leur épisode. Reste une histoire conceptuelle qui a le mérite d’exister et qui se laisse suivre, sans toutefois atteindre les standards d’Inside No.9.
7.4 Kid/Nap

Lara est la femme d’un riche et odieux gestionnaire de fonds, Dominic. Son destin ne va pas tarder à croiser celui de Shane, facteur et ravisseur calamiteux qui chloroforme la pauvre femme afin de l’amener dans une pauvre planque. Là, il fait chanter le mari avec le concours de Clifford, le chef de l’opération. Tout ce plan n’est en fait qu’une mascarade organisée par Lara et Clifford qui sont amants. Ils espèrent pouvoir soutirer le maximum d’argent à Dominic pour ensuite fuir à l’étranger. Mais ce plan bien huilé se complique car le mari a déjà prévenu les flics et Shane, est beaucoup moins contrôlable que prévu.

Nap signifie sieste en français, et il semble que nos auteurs prodigieux se soient effectivement un peu reposés sur ce segment. Kid/Nap est une fois de plus un épisode très moyen, et il n’a cette fois plus l’excuse du récit méta. Cette histoire d’enlèvement dans le ton du Fargo des frères Coen (sans lui arriver à la cheville) se noie dans les facilités. Elle brise la règle fondamentale de la série qui veut que le récit doit se passer dans un seul lieu, un no.9, en utilisant le split-screen sur trois lieux différents. Ce procédé n’apporte que peu de valeur ajoutée et il bride visiblement la créativité du duo. Le premier twist nous tire heureusement d’une intrigue classique d’enlèvement, mais on aurait espéré quelque chose de plus piquant que le stratagème de deux amants et des personnages un peu mieux écrits. C’est la présence d’un beau trio d’acteurs autour de Pemberton et Shearsmith qui sauve l’épisode. Jason Isaac (Lucius Malefoy dans les Harry Potter), Daniel Mays (Rogue One) et Daisy Haggard (Psychoville) assurent le show, mais on aurait préféré les voir dans un épisode plus inspiré.

7.5 A Random Act of Kindness

Depuis que son mari l’a quittée pour fonder une nouvelle famille à Singapour, Helen a des rapports difficiles avec son fils adolescent Zach. Un jour, le mystérieux Bob, sexagénaire excentrique, frappe à leur porte pour leur apporter un pigeon blessé qui s’est cogné contre leur fenêtre. L’homme est physicien, comme Zach, et Helen propose qu’il vienne aider son fils à préparer ses examens. Zach se rapproche de Bob, mais Helen découvre qu’il ne leur a pas donné sa vraie identité. Elle refuse qu’il prenne de nouveau contact avec son fils. Mais Bob pourrait bien avoir plus d’affinités avec eux qu’il ne le pense.

Inside No.9 reprend du poil de la bête avec cet épisode à la fois dense et d’une grande simplicité. Présenté par une voix-off qui parle d’Isaac Newton et de théorie physique appliquée aux relations humaines, cette première incursion dans la science-fiction de Pemberton et Shearsmith est définitivement tourné vers ses personnages sur une intrigue à la fois intelligente, bien menée et profondément émouvante. En dépit de son sujet, du côté intimiste du show et des inserts scientifiques, le duo ne nous embarque pas dans un Primer bis, une histoire de hard science qui aurait pu être aussi brillante que réservée à une audience de niche. Le cœur de l’histoire est la relation de Zach et d’Helen et ce mystère que représente Bob, arrivé dans leur vie d’une façon moins hasardeuse qu’il n’y paraît.

Le trio d’acteurs principal est bluffant. On est heureux de retrouver Jessica Hynes, l’inoubliable Daisy Steiner de Spaced en mère dépassée et Steve Pemberton délivre un de ses meilleurs personnages, mystérieux, attentionné et attachant dans sa manie de physicien d’insister sur les double consonnes (une idée géniale). Ses interactions avec la mère et le fils sont d’autant plus touchantes lorsqu’on les redécouvre l’épisode à l’aune de sa grande révélation. A Random Act of Kindness est un de ces épisodes qui grandit au revisionnage, puisqu’ extrêmement cohérent. C’est l’histoire d’un fils qui, par culpabilité, consacre sa vie à développer le voyage temporel dans le seul but de sauver sa mère, quitte à devoir se supprimer pour générer une nouvelle ligne temporelle pour son moi du passé. Grâce à ce sacrifice, le voilà devenu un cancérologue de renom maintenant poursuivi par le narrateur de l’histoire, associé de la première ligne temporelle que le changement a lésé. On en vient à regretter que les auteurs ne se soient pas limités à un seul twist car un happy end était ici totalement justifié.
7.6 Wise Owl

Ronnie est un homme perturbé dont la vie semble avoir été gâchée par un drame arrivé à sa sœur lorsqu’ils étaient enfants, et dont il est tenu pour responsable. Son histoire est liée à une série de vidéos d’animation « d’utilité publique » mettant en scène Wise Owl (traduisez chouette plein de sagesse), un volatile conseillant les enfants sur les choses à faire ou à ne pas faire, comme par exemple ne pas toucher les poteaux électriques. Alors qu’il tente de se suicider, il est interrompu par un homme qui lui demande d’empailler le lapin de sa fille. Ronnie ne dit pas qu’il n’est pas le propriétaire des lieux. La maison appartient en fait à son père, ancien animateur qui a créé « Wise Owl » et qui, comme le volatile, n’a pas toujours été à la hauteur de sa réputation.

Derrière les meilleurs comiques, il y’a souvent une forme de désespoir sur la nature humaine. Ce qui explique que beaucoup d’acteurs comiques excellent tout autant et voire plus dans des rôles dramatiques. Steve Pemberton et Reece Shearsmith allaient déjà très loin dans l’humour noir dans La ligue des gentlemen et Psychoville. Le côté plus sérieux d’Inside No.9 les a conduits à s’aventurer avec un premier degré teinté d’ironie (mais frontal) sur les déviances humaines les plus glauques : Pédophilie (Sardines), snuff movie (The Devil of Christmas), séquestration (To Have and to Hold) etc… Wise Owl saute à pieds joints dans ce premier degré et l’insert de petites vidéos de prévention animées comme il en existait beaucoup dans les années 70 en Angleterre, produit un des mélanges les plus malsains qu’on ait pu voir sur la série.

Mr. King avait déjà confronté le monde enfantin avec l’horreur, mais avec la licence horrifique fictionnel de The Wicker Man. Dans son contexte et dans les vidéos présentées, Wise Owl est fait d’éléments réalistes. Il exprime à travers un puzzle de films d’animation et de souvenirs réels des évènements indicibles que Ronnie a plus ou moins refoulées. En choisissant ce moyen d’expression et en le liant aussi intimement à la figure du père (il ne fait qu’un avec la chouette, puisque c’est son créateur et sa voix), Pemberton et Shearsmith parviennent à exprimer avec une grande clarté ce qu’est l’emprise d’un parent, sans s’embarasser de mots qui n’auraient pas su l’expliquer. La libération finale n’en est que plus poignante. Ils décrivent aussi très bien le désoeuvrement de l’enfant lorsque la personne à laquelle il se fie le plus se transforme en prédateur. Le duo en profite pour exploiter la portée horrifique des ces vidéos informatives, qui ont peut-être dû les traumatiser quand ils étaient gamins. Il faut mettre l’accent une fois de plus sur le talent de Reece Shearsmith pour incarner le personnage difficile de Ronnie, à cheval entre le pathétique et le grotesque. Et également sur Ron Cook (Le George Merchant de Hot Fuzz!) qui parvient à donner à ce père une ambiguité de façade qui fait qu’on a aucun mal à l’imaginer en manipulateur. Wise Owl est un épisode remarquable qu’on est pas prêt d’oublier, même longtemps après le visionnage.

Inside n°9 n’est pour le moment disponible qu’en VOST (avec ST anglais).

