Inside No. 9 – Saison 8

Chaque épisode de inside no 9 se déroule dans un numéro 9, un décor unique. Cette règle, comme un mantra, guide les auteurs / producteurs / acteurs Reece Shearsmith et Steve Pemberton, deux sinistres personnages bien connus des amateurs de comédie anglaise pour avoir dépassé les limites de la comédie noire et du grotesque dans La ligue des gentlemen et Psychoville. Les voilà partis pour dix ans (la série est diffusée sur BBC 2 entre février 2014 et juin 2024) vers quelque chose de plus insidieux, de plus fin, de plus réel et de plus contraint. Mais plus la contrainte est grande, plus l’écriture est inventive.

En 9 saisons d’analyses de nos faiblesses, de nos veuleries, de nos angoisses dans des formes de huis clos sans cesse renouvelées, Pemberton et Shearsmith ont renouvelé avec bonheur l’anthologie anglaise. Cet été, la Revanche du Film leur rend hommage en revenant sur les 9 saisons de la série.

8.1 The Bones of St Nicholas

Saviez-vous qu’il était possible de louer un banc dans une église pour y dormir ? La nuit de Noël, peu après le décès de sa mère, le docteur Parkway a réservé une église et le banc n°9 pour un peu de solitude. Dès qu’il prend ses aises, un couple bruyant qui a eu la même idée que lui fait son entrée. Les trois devront cohabiter durant une nuit dans un lieu qui pratique le culte de Saint Nicolas, qui renferme une relique de la machoire du Saint et, selon le prêtre des lieux, serait hanté. 

Inside n°9 démarre sa saison par un épisode fantastique qui nous parle de fantômes. Ce Christmas Special (épisode special de Noël) diffusé le 22 décembre 2022 ne fait pourtant pas double emploi avec le special Halloween de la saison 5 (5-01) car il joue sur un récit classique dans sa forme et les fantômes de l’Eglise sont plus des présages venus du futur que des esprits errant dans le lieu. The Bones of St Nicholas rappelle plutôt dans sa première partie l’épisode la Couchette (2-01) avec son héros contraint de composer avec de nouveaux occupants gênants. Son intérêt est pourtant ailleurs, dans la révélation des origines de St Nicolas et dans ce qui se cache derrière les apparences.

Dans une scène à l’atmosphère trouble, le prêtre raconte aux occupants de son Eglise la légende des trois enfants tués par un boucher que Nicolas viendra ramener à la vie. Puis il se confie sur la présence de sa relique au sein de l’Eglise. Dès lors, il tend une perche à Shearsmith et Pemberton pour la première révélation sur la véritable nature de Parkway. Le second twist se prépare dans un dialogue entre le couple incarné par Reece Shearsmith et Shobna Galutti, qui nous fait comprendre que la bouffonnerie du personnage dissimulait une blessure profonde. The Bones of St Nicholas est un bien atypique épisode de fantômes qui comprend ce qu’il faut de tension pour nous capter et nous faire guetter ce qui se cache dans le hors-champ avec fébrilité. Son final ironique bien dans le ton de la série fera sourire et on appréciera de revoir le visage bien connu de Simon Callow (le Charles Dickens de Doctor Who) en prêtre facétieux.

8.2 Mother’s Ruin

Dans la banlieue Est de Londres, le vil Harry Blackwood appartenait à un gang et a volé un magot dont sa femme Annie, tout aussi exécrable, a profité sa vie durant. Un an après la mort d’Annie, leurs deux fils orphelins reviennent visiter la maison qui a été vendue mais est restée dans la même disposition qu’à la mort de leur mère. Le vindicatif Ed a convoqué son frère, le dévoué Harry Jr., pour des activités nocturnes pas très catholiques. Il compte organiser un rituel de nécromancie sur les lieux pour réveiller l’esprit de leur mère et qu’elle leur dise où est l’argent. Les choses dégénèrent lorsqu’il leur faut tuer quelque chose que la mère aimait et que les nouveaux propriétaires des lieux rentrent de vacances un peu plus tôt que prévu.

Les meilleurs épisodes de Inside n°9 (et il y’en a beaucoup) racontent très bien en trente minutes des scénarios qui pourraient créer des longs métrages originaux qui auraient tout à fait leur place dans la fameuse liste noire hollywoodienne. Mother’s Ruin est de ceux-là. Il mélange impeccablement les genres, offre des personnages truculents qu’on aimerait accompagner plus lentement, et il est surtout d’une belle originalité. Les prémisses de l’épisode pourraient laisser penser que Shearsmith et Pemberton rejouent une séance de spiritisme, ce qu’on avait déjà vu dans Seance Time (6-02). Mais les scénaristes ne nous auraient pas pondu un deuxième épisode fantastique s’ils n’avaient pas un meilleur tour dans leur chapeau.

A l’entrée en piste du couple de propriétaires incarné avec bonheur par Anita Dobson (la Rani des dernières saisons de Doctor Who) et Phil Daniels? le film de gangster vient s’enchasser dans le récit horrifique et le home invasion. Les nouveaux propriétaires se révèlent être d’anciens membres du gang de leurs parents, qui ont racheté la maison pour retrouver le magot. La charge de la menace est renversée, passant de la nouvelle génération à l’ancienne. Et cette génération de baby-boomers était la génération du Scarface de Brian De Palma. Il faut donc s’attendre à ce qu’ils ne fassent pas les choses à moitié. Mais Ed Blackwood a heureusement aussi de la ressource. Mother’s Ruin est délicieusement noir, imprévisible, impeccablement joué et il sait renverser les rôles avec une maestria sans égale. Dans cette suite d’adultère avec les parents, il offre aussi un axe d’interprétation non explicite qui fait apprécier l’épisode à un autre niveau. La petite touche finale avec le perroquet débarque comme la cerise sur le gâteau…

8.3 Paraskévidékatriaphobia

Qu’est-ce que la paraskévidékatriaphobie ? C’est la peur des vendredi 13. Gareth, le héros de notre épisode, en est atteint au dernier degré. A peine sa femme est-elle partie au travail qu’il s’assure que les portes et les fenêtres sont fermés, que rien ne viendra le perturber, ni son travail, ni des visiteurs extérieurs. Mais l’irruption d’une postière rompt l’illusion de sécurité qu’il a si méticuleusement organisée. Elle s’invite chez lui pour aller aux toilettes, puis s’y retrouve enfermée. C’est le début d’un enchaînement de situations limites croisées avec des mauvais présages à la pelle qui vont mettre les nerfs du pauvre Gareth à rude épreuve. Ce vendredi 13 sera-t-il le dernier pour ce grand supersticieux ?

Steve Pemberton et Reece Shearsmith ont dû ressentir un plaisir sadique à composer cet épisode, un cauchemar fait sur mesure pour toute personne superstitieuse. Et s’il semble être conçu sur mesure, celà n’est même pas anodin. Paraskévidékatriaphobia est un épisode rythmé qui mélange le slapstick, l’angoisse et l’humour noir, avec en vedette un Reece Shearsmith impeccable en homme dépassé par cette accumulation de mauvaise chance qui confine à la malédiction. La survie devient la priorité numéro 1 face à tous ces sans-gênes qui investissent un à un sa forteresse sans véritable raison.

Dans un retournement de situation bien géré, la mise en scène devient une séance de psychanalyse qui nous ramène au vendredi 13 fatal qui a activé la phobie de Gareth. Il devra casser un miroir pour s’en libérer, et de façon magique, deviendra le gagnant d’une somme royale de 130 000 livres livrée sur place par le présentateur Dermot O’Leary. Mais en bon (anti)héros de Inside n°9, il ne pouvait pas s’en sortir à si bon compte et le destin viendra frapper dans une belle ironie un samedi 14 au matin.  Paraskévidékatriaphobie est un nouvel et bel exemple de la capacité de la série à multiplier les ruptures de ton, à sauter de l’humour noir au trauma en un claquement de doigts pour nous achever sur un twist dans une belle ironie.

8.4 Love is a Stranger

La gentille Vicky vient de perdre sa mère et elle cherche désespérément l’âme sœur en ligne, répondant avec constance à des visios avec des hommes. Ses rencontres sont toutes plus décevantes les unes que les autres, de l’homme marié au maniaque en passant par le consommateur ou la femme infiltrée pour vendre des régimes aux femmes désespérées. Dans un contexte où un tueur sévit, la plus grande des menaces pourrait se trouver dans une rencontre IRL. Mais Vicky finit, contre toute attente, à accorder sa confiance à un homme plus vulnérable et consistant que tout ceux qu’elle a rencontré. Elle l’invite chez elle pour un premier rendez-vous.

Une fois n’est pas coutume, Love is a Stranger aurait eu beau jeu de ne pas réserver de twist. Dans cet épisode sur les sites de rencontre qui rappelle sur bien des points Thinking Out Loud (5-05), on se prend de sympathie pour le personnage incarné par Claire Rushbrook, victime toute désignée du marché de l’amour et probablement d’un tueur psychopathe. C’est aussi ce qui fait redouter qu’elle ne soit elle-même ce tueur psychopathe dès les premières minutes de l’épisode. On la suit pourtant de bon gré dans son aventure solitaire mélancolique, dans l’attente que les scénaristes ne viennent nous étonner par un retournement de situation à la hauteur. En vain, car cet épisode nous sert exactement ce que nous attendions, se révélant à la fois décevant sur sa conclusion et décontenançant dans sa volonté de désamorcer la sympathie acquise au personnage. Love is a Stranger n’est pas pour autant mauvais dans son défilé de branques en ligne car il tenait le ton juste jusqu’à sa révélation. Il aurait juste fallu qu’il choisisse entre poursuivre dans cette voie, sans autre surprise, ou nous livrer quelque chose de plus consistant, dans les standards de la série.

8.5 Three by Three

Dans un nouveau quizz télé de culture générale nommé « 3 by 3 », l’animateur Lee Mack fait s’affronter trois équipes de trois personnes pour remporter une belle somme d’argent. Le jeu dévoile au fur et à mesure une tension sous-jacente au sein d’une des équipes, qui grandit au fil du jeu.

Les téléspectateurs français qui découvriront Three by Three dans le coffret DVD d’Inside N°9 ou plus tard, nous l’espérons sur des chaînes ou plateformes françaises, n’auront pas la surprise qu’ont eu les britaniques lors de la diffusion de l’épisode. A l’instar de Dead Line (5-01), l’épisode d’Halloween qui ouvrit la saison 5, cette reproduction de jeu TV plus vraie que nature est un canular. L’épisode d’Inside n°9 qui annoncé à l’origine se nommait Hold on Tight ! et devait être une parodie de la sitcom anglaise On the Buses diffusée durant les années 70. Une promotion complète de l’épisode avec faux synopsis et faux trailer avait été faite, annonçant en guest la présence de l’acteur Robin Askwith.

Quelle ne fut pas la surprise des téléspectateurs de BBC 2 lorsqu’ils tombèrent en ce 18 mai 2023 sur le pilote d’un nouveau jeu TV présenté par le célèbre animateur de quizz (et acteur de sitcom) Lee Mack en lieu et place de l’épisode de Inside n°9 annoncé. Et comme la réalisatrice Barbara Wiltshire officie sur de nombreux tournages d’émission de quizz en Grande-Bretagne (dont le Maillon Faible) et que ni Steve Pemberton, ni Reece Shearsmith ne sont présents dans l’épisode, on pouvait n’y voir que du feu.

Contrairement à Dead Line, Three by Three peut très bien se savourer hors contexte tout en gardant une grande partie de sa saveur. L’intérêt est dans l’attente du moment où ce pilote de quizz TV va déraper. A ce jeu, les scénaristes ont été très loin puisqu’il faudra attendre les dernières secondes pour qu’Inside N°9 s’invite de façon tonitruante dans la partie. Près de trente minutes de quizz sans nos deux trublions, ni l’humour noir mordant de la série ? L’expérimentation peut sembler stérile, mais tout est une question de dosage. Le final explosif à la Carrie de Stephen King est en germe dès les premières minutes du jeu.

Lorsqu’on observe la famille Oakwood, un autre récit se construit en marge du suspens de qui gagnera le magot. Les réactions décalées de la famille se dévoilent dès l’élimination du père Stephen. De façon subtile, nous en arrivons à comprendre que Catherine Oakwood ne pourrait pas répondre à autant de questions qu’elle ne connaît visiblement pas sans avoir un don de télépathie. Des indices dans les dialogues, et la profession de la mère nous incitent à penser que la jeune prodige enfermée dans des études en ligne et éloignée des occupations des jeunes de son âge, est l’animal de laboratoire de sa scientifique de mère. Alors que la tension monte, la fille saisit l’occasion que sa mère soit dans cette cabine isolée pour la tuer devant les yeux des téléspectateurs de BBC2 et du pauvre Lee Mack. On imagine le plaisir que Shearsmith et Pemberton ont du avoir à réaliser ce canular, écrire ce jeu en pliant la culture populaire et les lignes de l’animateur (qui les débite comme un chef) pour faire entrer le ver dans la pomme jusqu’à la surprise finale. Et encore, nous n’avons pas vu cette vengeance en direct !

8.6 The Last Weekend

Depuis neuf ans, Joe et Chas sont un couple amoureux, mais ils ne se voient que le week-end en raison de l’activité professionnelle de Joe. Chas espère que leur relation va évoluer, mais il sait que ce week-end pourrait être aussi leur dernier car Joe a développé un cancer de la prostate qui est maintenant bien avancé. Les amants profitent des moments passés ensemble, certains que le bungalow de la vieille dame qui les héberge les préserve, le temps d’un week-end de ce futur incertain. Le glas de la fin de leur relation pourrait sonner plus tôt qu’ils ne le pensent.

Après avoir joué deux frères dans Mother’s Ruin, Steve Pemberton et Reece Shearsmith sautent le pas pour devenir un couple dans cet épisode. C’était déjà le cas dans Sardines (1-01), le premier épisode de la série, mais il n’y avait pas le degré d’intimité émotionnelle de The Last Weekend. Les deux acteurs sont plus que crédibles en couple homosexuel. Leur alchimie durant tout l’épisode nous fait ressentir la difficile acceptation de la perte annoncée d’un proche, sujet que Chas aborde ouvertement avec la propriétaire du chalet avant de terminer sur une danse émouvante, pourtant sur la chanson d’un boys band. The Last Weekend a tout pour être un mélodrame à la fin déchirante, mais nous sommes dans Inside n°9, là où la fin d’un épisode peut nous mener à des années lumières de son premisse. Le duo nous a habitué à bien des conclusions horribles sur des épisodes qui s’annonçaient drôles et joviaux. Celle-ci est une des plus amers qu’ils nous aient donnés, car elle ne comporte ni humour noir, ni ironie et ni délivrance.

Le cancer n’est que la première pierre d’une torture en continue. Une punition froide et horrible nourrie durant neuf ans et infligée avec une raideur déconcertante par un homme endeuillé. Comme à leur habitude, Shearmith et Pemberton avaient bien planté le décor et insisté sur les insectes qui pululaient autour du nid douillet. Mais qui aurait pu envisager qu’ils aillent sur ce terrain-là ?  On pourra suspendre notre crédulité devant l’aspect fastidieux d’un tel plan, mais il sera difficile d’oublier le regard glaçant de Steve Pemberton lors de son exécution, jamais meilleur que lorsqu’il joue des hommes pervers et malades. Encore une fois du travail d’orfèvre, et une conclusion marquante pour cet avant dernière saison.

Rendez-vous le 19 septembre pour la dernière ligne droite de notre été Inside N°9.

Inside n°9 n’est pour le moment disponible qu’en VOST (avec ST anglais).

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