
Le réalisateur ukrainien Sergueï Loznitsa vient du documentaire, et il en a gardé une rigueur et une réalisation sèche et dépouillée, mais qui dévoile une belle maîtrise de la narration fictionnelle. Il a notamment été remarqué par Donbass, fiction qui relatait la guerre entre séparatistes russes et l’armée ukrainienne en treize histoires, dont sept étaient des vidéos inspirées de véritables vidéos postées sur Youtube. Son nouveau film Deux Procureurs, coproduction de cinq pays tirée d’une nouvelle de Georgy Demidov (1969), scientifique et ancien prisonnier politique en URSS, retient l’attention. Dans le dossier de presse du film, Loznitsa rappelle que l’histoire de cette nouvelle est en elle-même révélatrice d’une longue histoire de dissimulation de la vérité, au coeur même de l’intrigue du film : « Deux Procureurs a été écrit en 1969, mais à l’époque, non seulement de tels textes étaient impossibles à publier, mais il était même dangereux de les détenir ou de les lire à ses proches. En août 1980, tous les manuscrits de Demidov ont été saisis par le KGB. En 1988, un an après sa mort, ils furent restitués à la demande de sa fille. La nouvelle a été publiée pour la première fois par la maison d’édition Vozvrashenije en 2009, avant de nous être révélée ».
Le film se déroule en 1937, dans une prison occupée par des détenus accusés à tort lors des grandes purges staliniennes. La lettre d’un d’entre eux écrite en lettres de sang parvient miraculeusement au jeune procureur local, Alexander Kornev. Idéaliste et très attaché à l’idéologie communiste, ce dernier déploie des trésors de patience et de diplomatie pour accéder à la cellule du prisonnier. Lors de leur entrevue, le prisonnier lui apprend qu’il a été victime d’agents corrompus du NKVD qui enferment et torturent les anciens membres du parti pour laisser place à des jeunes pousses plus manipulables. Touché par ce témoignage, Alexander Kornev décide de se rendre à Moscou pour dénoncer ces pratiques.

Deux Procureurs est de ces films qui peuvent laisser sur le bas-côté, hurlant à première vue l’oeuvre intellectuelle opaque qui ne parlera qu’à « ceux qui savent ». Mais c’est un tromple l’oeil. Austère, le film l’est assurément. Il trace comme une ligne droite le parcours d’un fonctionnaire intègre au sein d’une administration qui privilégie, aux idées soi-disant promues, une doctrine d’obéissance inconditionnelle. Comme l’annonce le carton qui ouvre le film, l’époque où se déroule le film est à l’apogée de la doctrine totalitaire de Staline, mais même si on connaît l’Histoire, on se surprend à suivre ce procureur dans sa croisade et à espérer qu’elle aboutisse. L’atout maître de Loznitsa est l’acteur Alexandre Kouznetsov, remarqué notamment dans le Leto de Serebrenikov. Il excelle à avancer à contre-courant dans une machine impeccablement réglée, et le spectateur guette chacune de ses réactions – souvent silencieuses – comme un métronome.
Cette impeccable direction d’acteur se double d’une belle maîtrise du cadre. Le réalisateur et son directeur photo Oleg Mutu composent des plans froids avec des palettes de couleurs unies qui iconisent les moments forts de cette croisade solitaire. On arrive à s’extraire du rythme imposé hérité du minimalisme soviétique pour entrer dans l’esprit d’un personnage pourtant taiseux à l’extrême. Le temps qui s’écoule lentement transcrit sa solitude et cristalise chacune de ses décisions qui scelle un peu plus son destin. Le temps d’une entrevue au sommet ou d’une discussion prolongée dans un wagon, on oublie un peu l’Histoire pour espérer, avant qu’elle nous revienne en pleine face dans un final sobre, mais qui parvient à résonner au-delà de ce qu’il montre. Deux Procureurs n’est pas un chef d’oeuvre, mais il démontre ce que le cinéma peut transmettre entre les lignes d’un scénario en apparence très simple. Il fonctionne très bien entre les mots et parvient à être immersif en dépit de son apparente simplicité.


Je ne sais pas si c’est un chef-d’œuvre d’œuvre (l’avenir le dira peut-être) mais c’est assurément un grand film.
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