Wake Up, Dead Man – Une histoire à Couteaux tirés / A Knive Out Mystery

Trois ans après Glass Onion (et 6 ans après A Couteaux Tirés), Rian Johnson remet le couvert avec un troisième grand mystère assigné à Benoît Blanc (Daniel Craig), son Hercule Poirot du XIXème siècle venu du Kentucky.

Wake Up, Dead Man (Réveilles-toi, Homme Mort !) amène le célèbre détective à Chimney Rock, au coeur de la paroisse rurale de Notre-Dame de la Force Perpétuelle qui appartenait au charismatique Monseigneur Jefferson Wick (Josh Brolin), « l’homme mort » du titre. Wick a fondé sa communauté sur la haine qu’il voue à sa mère et qui ressort dans chacun de ses sermons, brutaux et sans concessions. Si la méthode, par sa brutalité, fait fuire nombre de nouveaux paroissiens, elle a trouvé écho dans un noyau dûr de fidèles : La très dévouée Martha qui gère toutes les affaires de l’Eglise (Glenn Close), un médecin devenu alcoolique depuis le départ de sa femme (Jeremy Renner), la fille de l’avocat de Wicks devenue elle-même avocate (Kerry Washington), son frêre (Daryl McCormack) un jeune politicien arriviste, une violoncelliste venue à la religion par intérêt (Cailee Spaeny) et un écrivain en recherche de muse (Andrew Scott). Un beau casting de stars comme autant de meurtriers en puissance. Mais il manque un ingrédient pour une bonne histoire A Couteaux Tirés, l’agneau sacrificiel. Après Ana de Armas et Janelle Monae, C’est Josh O’Connor qui occupe ce rôle, et aussi celui (qui vient avec) d’assistant officieux de Benoît Blanc : Ancien boxeur devenu prêtre muté à la paroisse pour assister Monseigneur Wick, le père Jud Duplenticy déplore les méthodes du Monseigneur qui tournent ses fidèles vers la haine et il en vient presque aux mains avec lui. Lorsque Wick s’écroule après un sermon, poignardé (presque) devant son auditoire, tout indique que le père Jud est le coupable. Mais la commissaire Scott (Mila Kunis) a eu la jugeotte d’appeler Benoît Blanc pour dénouer le vrai du faux.

Wake Up, Dead Man est-il à la hauteur de ses deux prédecesseurs en terme de whodunit ? Oui, sans aucun doute. Il déploie ce qu’il faut de personnages typiques dissimulant des secrets, de faux-semblants, de retournements de situation orchestrés avec le talent de prestidigitateur que possèdent les meilleurs auteurs de récits de détective. Et il le fait de façon familiale, ce qui en fait encore une fois le parfait candidat pour un réveillon de Noël réussi. Mais c’est avant tout le talent de conteur de Rian Johnson qui ressort dans ce troisième volet. A Couteaux Tirés jouait sur la surprise des variations modernes qu’il offrait au genre, Glass Onion capitalisait sur le show de Benoît Blanc. Dans ce troisième volet, les talents comiques de Daniel Craig sont un peu moins mis en avant car l’histoire est plus ouvertement sérieuse et sombre, mais on reste toujours scotché à notre canapé pendant 2h20 grâce à la clarté, le rythme maîtrisé du récit et du montage. Grâce au témoignage écrit du père Jud qui occupe la première partie du film (pirouette scénaristique astucieuse), Johnson arrive à nous donner exactement le même niveau d’information que Benoît Blanc. De cette façon, il ne prend pas le télespectateur en traître et il l’invite même à un savoureux jeu d’échec avec le détective, spectateur et héros travaillant sur la même base. Tout est limpide et d’une grande cohérence, et nous reviendrons sans cesse sur des points de ce récit par la suite. Rian Johnson a parfaitement pavé cette route qui nous mène à la conclusion et on est d’autant plus impressionné, après un second visionnage par le gros morceau qu’il nous met devant les yeux.

Wake Up, Dead Man est donc un divertissement de très bonne facture, même si l’on met de côté son contexte politique et son message, mais il s’élève bien plus haut à la faveur de ces éléments. Il nous présente l’histoire d’un prédicateur qui, sous couvert de religion, fait ressortir le pire de ses fidèles en leur donnant des cibles à haïr et en mettant en avant une « guerre civilisationnelle ». Dès les premières interventions agressives et virilistes du personnage de Josh Brolin, il apparaît évident que Johnson raconte les Etats-Unis d’aujourd’hui et le détournement du christianisme dans un but qui va à l’encontre de son message.

La satire est plus insidieuse que ce qu’a faite la saison 28 de South Park avec le personnage de Jésus, mais le discours est sensiblement le même transposé dans un récit de détective. Un écrin d’une grande pertinence car le genre a été conçu pour mettre à jour une mise en scène (en l’occurence, un meurtre tellement parfait qu’il ne peut être que surnaturel). Il est intéressant de voir un digne descendant d’Hercule Poirot mettre le pied dans un monde où il n’y a plus de vérité et de voir comment il s’y situe. Mais à côté de la mystification et de la raison bassement lucrative de toute l’affaire, on retient l’essentiel, l’aide que le père Duplenticy accorde à une femme dans la détresse qu’il n’aurait pu utiliser que pour faire avancer l’enquête. Un acte à ce point désintéressé qu’il impressionne même Benoît Blanc, un athée convaincu, au point de lui faire renoncer à la dénonciation publique / humiliation rituelle du coupable. Et même si après ça, certains arrivent à dire que toute cette intrigue est de la propagande démocrate à la Netflix – Rian Johnson l’a anticipé dans un dialogue méta assez culotté – l’image finale ne pourra que les contredire. Wake Up Dead Man n’est pas qu’un très bon récit de détective et un bon état des lieux de l’instrumentalisation du christianisme aux Etats-Unis. C’est un film qui a du coeur, de la compassion et qui fait réfléchir au vrai sens d’être chrétien dans un monde qui ne met plus en avant que l’égo et de cupidité.

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