Hamnet

En ce mois de mars 2026, l’actualité de la réalisatrice Chloé Zhao est brûlante, et pas forcément pour le meilleur. L’annulation de sa suite de Buffy Contre les Vampires par les exécutifs de Hulu/Disney au stade du pilote fait jaser sur les rézos et son dernier film Hamnet, nommé aux Oscars dans huit catégories n’est reparti qu’avec celui de la meilleure actrice attribué à l’irlandaise Jessie Buckley. Pour la première nouvelle, ce n’est que justice car il était illusoire de relancer une des oeuvres les plus « finies » de l’Histoire des séries tévé sans ruiner tous les arcs que Joss Whedon et son équipe avait construits en 7 saisons brillantes. La seconde est plus discutable car le nouveau film de la réalisatrice de l’oscarisé Nomadland (et du Marvel Les Eternels) est un film oscarisable dans le bon sens du terme. En apparence anodin et intime, au final puissant et d’une grande beauté, c’est un film d’acteurs et une expérience de « biopic » singulière et immersive. C’est certainement un film dont on parlera encore dans quelques années.

Nous sommes quelque part en Angleterre, (probablement) à plus de 100 km de Londres, dans un passé qu’on peut difficilement tracer (du moins au début). Le fils d’un gantier local revient d’années d’études pour exercer la profession de professeur de latin. Une forme d’humiliation pour le jeune homme qui aspire à écrire, et non à subir les attaques de son père qui déplore qu’il ne sache rien faire de ses mains. Un beau jour, le jeune professeur fait la connaissance d’Agnès, une femme plus vieille que lui qui est très attachée à la forêt, aux plantes et au faucon qu’elle dresse. Il se dit au village qu’elle serait la fille d’une sorcière. Ils se plaisent, et bientôt un enfant est en route, ce qui force le jeune précepteur à épouser Agnès. Ils auront une petite fille, Susanna, qui naît dans la nature. Mais le jeune homme se sent à l’étroit dans le village, si bien qu’il devient dépressif et violent. Agnès comprend qu’elle perdra son mari si elle ne le laisse pas partir à Londres où il pourra réussir dans le théâtre comme il le souhaite. Avec son mari au loin qui commence à rencontrer des succès, elle accouche bientôt de jumeaux, l’enthousiaste Hamnet (Jacobi Jupe, un choix de casting payant) et la fragile Judith, qui a failli mourrir à la naissance. La vie du couple bascule le jour où Judith contracte la peste bubonique.

Le pari pris de conter une partie de la vie d’un homme exceptionnel célébré par tous sous un angle ordinaire peut paraître perdu d’avance. D’autant plus si ce personnage n’est pas le point de vue principal du récit, un personnage « extérieur » plutôt que celui qui vit l’action. Qui rêve de normalité quand on peut fantasmer ou romancer le destin de grands personnages ? Le regard que posent Chloé Zhao et sa co-scénariste Maggie O’Farrell sur le barde est humble. Il est un homme et un père, et son histoire pourrait être celle de nombreux autres. Dès les premières minutes, c’est d’ailleurs Agnès, avec son allure de bohémienne fauconnière, qui est sous le feu des projecteurs. Jessie Buckley est le premier rôle, et elle n’a pas volé son Oscar. C’est elle que la caméra suit comme l’objet de fascination du précepteur, puis qui l’accompagne longuement lors de ses accouchements. On la suit de si près qu’on en oublierait cet homme qui l’a épousé, fantasque, idéaliste et lointain, s’il n’avait pas l’aura sympathique de Paul Mescal.

Hamnet est de ces films imprévisibles qui nous balladent continuellement jusqu’à sa fin. Lorsqu’on pense savoir de quoi il va parler, il nous échappe et nous mène vers une autre direction. Sans spoiler (cet article est volontairement flou) et avec une connaissance limitée des faits, on pourra se laisser guider par le fil émotionnel de la tragédie familiale en marche, et surtout se laisser surprendre, peut-être grapiller les indices qui situent un peu plus l’histoire dans la grande Histoire. Mais avant tout, se laisser prendre au jeu, car sans mise en perspective, Hamnet est un très beau film sur le deuil (il a de nombreux points communs avec le récent The Thing with Feathers). Il pourrait très bien se passer de sa dimension supplémentaire qui n’est pas exempte d’inventions. Chloé Zhao a été inspirée de taire cette dimension tout le temps qu’elle n’était qu’accessoire pour la révéler lors d’une scène finale cruciale qui fait dialoguer l’histoire du couple avec un récit que les peuples d’Angleterre et du monde se sont appropriés. Le sens général du film en devient plus fort sans que la révélation n’éclipse l’expérience intime des personnages, le véritable sujet d’Hamnet.

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