
Le 31 décembre dernier, nous parlions du pouvoir du cinéma pour élever l’imaginaire et donner la force d’élever la réalité. Nous terminions 2024 avec la bande-annonce du Superman de James Gunn comme une belle promesse, quelque chose de lumineux et de puissant qu’on ne voyait plus dans les blockbusters depuis trop d’années. Six mois plus tard, nous y sommes, et on est heureux de constater que le nouveau nabab de l’univers cinématographique DC Comics ne s’est pas moqué de nous.
Ce nouveau Superman n’est pas une origin story. Il démarre bien après la révélation de Superman au monde, alors que le superhéros Kryptonien est installé dans la vie quotidienne des terriens et après qu’il ait commis ses premiers exploits internationaux. Et cette scène de défaite qui ouvrait la bande-annonce avec l’arrivée du chien Krypto est bien la scène d’ouverture du film. Il fallait un sacré toupet pour démarrer un film sur un super-héros quasi invincible en dévoilant d’entrée de jeu qu’il avait besoin de quelqu’un pour s’en sortir. Imposer à David Corenswet de porter cette part de vulnérabilité sans trahir Superman. L’affubler d’un sidekick canin bondissant et de robots soigneurs investissant sa forteresse de solitude – qui n’en était du coup pas vraiment une. Nous montrer par la suite, non pas les premiers instants, mais le versant plus mûr de sa vie en couple avec Lois Lane. Avec James Gunn aux commandes, Superman ne pouvait pas être un bloc comme l’était le Man of Steel d’Henry Cavill. Mais il ne pouvait pas décemment être un personnage comique entouré de personnages comiques, balançant des punchlines comme un Starlord (Les Gardiens de la Galaxie) ou un Peacemaker. Ce Superman est « humain », mais il surplombe tous les autres personnages du film par sa stature. Son humanité se ressent dans ses mouvements, son attitude, sa manière de parler à Loïs, son agacement face à Krypton, ses gestes envers Jonathan et Martha Kent, mais il impose le respect de quelqu’un qui n’est pas de ce monde. Voilà donc une case de cochée.

Plutôt que de montrer un jeune adulte qui a grandi en être humain et qui découvre sa nature extra-terrestre, puis une gloire grandissante qui lui apporte l’amour, James Gunn choisit de montrer un extra-terrestre attaqué de toute part qui devra faire le choix de l’humanité envers et contre tout. Le parcours de son Superman rappelle celui du Hellboy de Guillermo Del Toro, avec une même substitution de parent. Clark se sent investi d’une mission par la voix de ses géniteurs, mais c’est seulement lorsque leur véritable nature se révèle (au monde, avant lui-même) qu’il comprend qu’il n’a interprété leur message qu’à l’aune de l’éducation qu’il a reçu de ses parents adoptifs. Sa némesis, le célèbre Elon Musk Lex Luthor prend le chemin inverse : Il s’applique à déshumaniser tout ce qu’il touche. Il rêve d’être Superman et jalouse l’absence d’efforts de l’extra-terrestre, tout en ne comprenant pas que c’est cette part d’humanité qui fait de (ce) Superman ce qu’il est.
Chez James Gunn, comme à l’habitude, l’humour et la musique pop surgissent de partout comme un sas de décompression, mais ils sont relativement bien canalisés et bien dosés pour ne pas perturber l’arc dramatique. Habitué à partir dans tous les sens, le réalisateur de The Suicide Squad a pris suffisamment de bouteille pour offrir un délire original qui sort parfois des sentiers battus sans s’affranchir d’une vraie structure scénaristique. Se reposant sur cette structure solide, il révèle une multitude de couleurs et de personnages vivants gravitant autour de son super-héros. Ce n’est pas le film de super du siècle et on peut le trouver moins définitif, moins universel que celui de Richard Donner. Mais dans ses imperfections, il fait parfois mieux, et dans une simplicité parfois désarmante. On peut être soufflé par la justesse avec laquelle il décrit – en un échange – la relation entre Clark et son père, alors qu’on n’a même pas eu l’occasion de voir une seule scène de son enfance. Puis on se souvient de l’intro des Gardiens de la Galaxie Vol.1 qui comportait déjà tant de choses de ce qui allait suivre, tout en suscitant une émotion réelle. Chaque scène de ce Superman semble avoir été pensée pour susciter une réaction à une autre scène, ou pour construire ses personnages à travers les yeux de ceux avec qui ils interagissent. Il y’a une dynamique constante qui en fait un bon exemple de divertissement réussi.
Et puis il y’a la politique, le sujet incontournable. Notre monde est ce qu’il est, et Superman ne peut avoir de réelle utilité si on présente Metropolis et le monde qui l’entoure dans un univers clos, trop fictif, auquel on ne peut pas s’identifier. Le film de Bryan Singer Superman Returns comportait de beaux moments, mais il cherchait parfois trop à restituer une image et une idée du personnage, sans rendre compte de la réalité de son époque. Il ne s’agit pas de montrer la noirceur et le cynisme de façon brute, mais de représenter un univers alternatif crédible.
Le Superman de 2025 a inclus les réseaux sociaux, l’agressivité médiatique, les jeux de pouvoir sur le partage de territoires, une technologie qui régit les rapports humains. James Gunn ne cherche pas à nous voiler la face sur la Realpolitik débridée tel qu’elle se pratique actuellement. La représentation grossière n’est parfois même pas à la hauteur du trait réel. On n’a plus besoin de grande imagination pour croquer le vilain ultime de son univers. Il existe et il a de l’influence sur notre monde, sous tous ses visages. Par contre, il n’y a plus de force d’opposition réelle, de nemesis positive à tous ces Lex Luthor. Dans un monde où tout n’est qu’affrontement, méfiance et divisions, où les droits humains sont moqués, on a parfois l’impression que l’espoir est un sentiment extra-terrestre, que la confiance en l’humanité ne peut plus surgir spontanément. Sur un film centré sur Superman, une origin story aurait été nécessaire. Mais James Gunn semble être plus intéressé par sa confrontation au monde, voilà pourquoi il préfère le montrer déjà complet et en action. Un des plus beaux dialogues du film voit Lois confier à Clark qu’en ancienne punk, elle a toujours tout remis en question et tout questionné, qu’elle ne peut faire confiance à personne, et que lui est d’une certaine façon son contraire de part sa confiance béate envers les êtres humains. Clark rétorque que c’est peut-être sa façon de voir le monde qui est véritablement punk. En 2025, nous n’avons pas besoin d’un super-héros qui nous ressemble, mais d’un chef de file qui nous pousse à nous élever vers ce qu’il y’a de meilleur dans l’être humain. Nous n’avons jamais eu autant besoin de rire, d’espoir et de Superman comme source d’inspiration.

