En cet été 2025, L’éditeur Badlands sort simultanément en Bluray et DVD deux drames sud-coréens indépendants rares qui mettent en exergue, à travers des portraits fins, les difficultés d’intégration de jeunes fugueuses. Deux drames sociaux immersifs qui peuvent difficilement laisser indifférent.
Steelflower (2015) suit Ha-Dam dans les rues de la ville de Busan. La jeune fille traîne sa lourde valise, dort dans des squats et cherche du travail partout où elle peut en trouver. Prête à tout faire pour conserver sa dignité, elle se refuse à tomber dans les pièges de la rue. Une série d’expériences malheureuses et la faim qui la tenaille l’incitent néanmoins à faire des entorses à ses règles, mais sa passion pour la danse la pousse à continuer d’espérer.
Ce deuxième film du réalisateur Park Seok Young est tourné dans Busan caméra à l’épaule avec un scénario et une mise en scène rudimentaires. Pour ne pas perturber le réalisme de l’expérience de Ha-Dam, les décors ont été laissés tels quels, sans modifications pour mieux refléter à l’écran l’expérience d’une SDF dans Busan. Ce minimalisme aurait pu desservir le film. Il est vrai que Steelflower donne parfois l’impression de chercher où il va et de tomber dans l’anecdotique, mais il retombe toujours sur ses pieds deux ou trois scènes plus loin. La raison principale qui nous rend cette errance aussi touchante et prenante est l’actrice Jeong Ha-Dam. D’abord jeune fille lunaire filmée de dos comme archétype anonyme de la jeune fugueuse, elle dévoile peu à peu son visage jusqu’au plan final qui s’attarde longuement sur son expression. Ayant tenu tête à la rue et aux vagues, elle peut danser et se tenir face caméra, fière d’être encore debout en dépit de l’indifférence et des violences subies.

Le pilier de Steel Flower, c’est elle, et elle est aussi la raison pour laquelle le film a été tourné. Park Seok-Young l’avait déjà dirigée dans son précédent film White Flower (Premier film d’une trilogie dans fait partie Steel Flower) où elle jouait déjà le rôle d’une sans-abri. Fonctionnant à l’instinct et sur sa sensibilité, la gamine était accusée par les autres acteurs de saboter le tournage, et elle fut exclue du groupe. Seok-Young en fut profondément affecté et il décida de revenir au cinéma pour lui donner un film. Steelflower est bâti sur l’image primaire d’une jeune femme jetée brutalement en dehors d’un restaurant et qui se relève. Cette scène est au final un moment poignant car elle porte la force et le désespoir d’une actrice qui ne fait plus qu’un avec son rôle. Encensée par Bong Joon-Ho et Francis Ford Coppola (qui vit le film au festival de Marrakesh), Steel Flower a ouvert de belles portes à l’actrice notamment dans Mademoiselle ou Decision to Leave, toujours dans des seconds rôles à cause de son physique peu commun. Seul Jeong Ha-Dam aura su la mettre à trois reprises dans la lumière… L’histoire croisée atypique du réalisateur et de son actrice nous est contée par l’inimitable Bastian Meiresonne dans un bonus passionnant qui éclaire le film à bien des niveaux et le contextualise dans le cinéma coréen contemporain. Pour le reste, un beau livret d’interviews de Jeong Ha-Dam et Park Seok-Young se chargera de compléter cette belle édition au beau transfert 1080p impeccable qu’on vous conseille vivement.


Su-Hee, l’héroïne de Second Life, a plus de chance que Ha-Dam. Après sa fugue, elle trouvera le confort d’une directrice d’association aimante et elle aura le financement nécessaire à un nouveau départ. Mais la réalisatrice Park Joung-Yu, dont c’est le premier long, cherche à explorer le sujet du trouble identitaire plus que celui du bannissement de la société. L’un est l’autre restent néanmoins connectés puisque Su-Hee connaît aussi l’exclusion et l’indifférence de ses parents et de ses camarades de classe à son égard. Cette indifférence est à l’origine d’un trouble identitaire qui se manifeste d’abord par l’attachement qu’elle ressent envers l’élève la plus populaire de la classe. Cet attachement la pousse à adapter son identité, à se transformer pour lui ressembler, ce qui provoque des conséquences dramatiques. Terrassée par la culpabilité, Su-Hee à fuit la ville et tente de se suicider. Dès lors, un film qui aurait pu être un nouvel avatar de la dénonciation du harcèlement scolaire – un thème très présent dans le cinéma indépendant de Corée du Sud dans les années 2010 – prend une toute autre direction. Elle est recueillie par une femme bienveillante et devient une autre personne avec un nouveau nom. Cette nouvelle identité lui permet de se réinventer, d’avoir une nouvelle famille et de vraies amies. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle accepte qui elle est.

Plus classique dans sa réalisation, Second Life (2018) est court mais parfaitement abouti pour un premier film. Enfermé dans le point de vue d’adolescente de Su-Hee, il traîne une mélancolie et un minimalisme tantôt étouffant, tantôt lumineux. La réalisatrice parvient à capter sans sur-explications un problème complexe et elle rend très clairs les sentiments de son anti-héroïne, bien aidée par l’interprétation juste de la jeune Jung Da-Eun. Contemplative, elle excelle dans la captation de la beauté des instants et des paysages. Park Joung-Yu précède à peine toute la génération de jeunes femmes coréennes du milieu des années 2010 qui a trouvé une porte d’entrée vers un monde du cinéma qui leur était fermé grâce au cinéma indépendant, aux circuits festivaliers et aux court-métrages. Dans un secteur où les femmes sont exclues, elle a dû se battre et multiplier les scénarios et courts pour décrocher la bourse qui lui a permis de réaliser ce premier film. Même si le regard de la réalisatrice sait pointer le mal de l’adolescente enfermée dans sa fuite en avant, on peut clairement ressentir l’empathie d’une marginale pour une autre marginale.


Second Life est désormais disponible en Bluray et DVD dans une belle copie grâce au travail de Badlands, accompagné d’un bonus de Bastian Meresonne une nouvelle fois très instructif sur la longue et fastidieuse intégration des réalisatrices au sein du cinéma sud-coréen. Cette double sortie de Steel Flower et Second Life permettra d’avoir à la fois un regard masculin et féminin sur la marginalisation de ces jeunes fugueuses.

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