
Mike Flanagan est un cas à part. Un des rares scénariste / réalisateur / producteur à avoir percé dans les années 2010 avec comme terrain de prédilection le cinéma fantastique et qui ne s’est pas perdu dans des grosses franchises. Il a collaboré avec Netflix pendant de nombreuses années en livrant une poignée des meilleures séries de la plateforme, avant de se tourner vers Amazon Prime suite au non renouvellement de The Midnight Club après sa première saison. Il tourna les talons en beauté avec une adaptation moderne de La Chute de la Maison Usher d’Edgar Alan Poe aussi orignale et inspirée que respectueuse du matériel d’origine. S’il est moins prolifique et efficace sur ses films, Flanagan nous a tout de même fourni de beaux morceaux de cinéma fantastique parmi lesquels trônent l’adaptation de Doctor Sleep (la suite de Shining, écrite par Stephen King), l’adaptation pour Netflix de Jesse (toujours de Stephen King) avec Carla Gugino ou la sympathique préquelle du pourtant calamiteux Ouija. Avec The Life of Chuck, Mike Flanagan s’attaque une nouvelle fois à Stephen King en adaptant une courte nouvelle issue du recueil Si ça saigne sorti en 2021 chez nous. Il en résulte son meilleur film à ce jour, un exercice d’équilibriste formel mené avec l’humanisme caractéristique de ses séries Netflix.

Sans dévoiler la clé du code (qui se dévoilera au spectateur progressivement et en temps voulu), The Life of Chuck peut se résumer en une phrase « Chaque vie humaine est un univers fait des expériences et des gens rencontrés ». Mike Flanagan raconte son personnage Chuck Krantz en trois parties dans un ordre antéchronologique, de la fin au début. L’adaptation est fidèle dans sa structure au matériel de Stephen King. En faisant se succéder ces trois séquences sans présenter explicitement leur lien, l’auteur a créé un mystère qui contourne l’ennui de la structure d’un biopic et qui fait une grande partie de l’intérêt de sa nouvelle. Ce que Flanagan a parfaitement compris. Les indices pour la compréhension globale de ce lien, il les glisse subreptiscement dans le cadre, invitant de temps à autre à mobiliser notre attention dessus, ou bien s’attarde dessus au détour d’un dialogue plus signifiant qu’il en a l’air. Dans son scénario brillant, rien n’est laissé au hasard et où il se plaît un peu à jouer avec nous. Une diatribe poétique sur l’histoire de l’univers compressé sur un mois du calendrier pourrait servir d’explication à l’intrigue, mais elle ne sera là que comme un écho parmi d’autres.
Pour autant, ce jeu de piste n’est pas le coeur de The Life of Chuck, qui trouve sa force dans son arc dramatique et sa façon de mettre en valeur des rapports au niveau intime. Les récits de Stephen King sont en apparence simples (un élément hors du commun perturbe un quotidien local), mais Ils sont généralement traversés d’idées fortes exprimées au travers des relations entre les personnages bien dessinés d’une petite communauté. Ses romans les plus longs ont tout loisir de développer ces interactions, confronter les êtres humains en un tout cohérent très difficile à couper qui généra en son temps de nombreux téléfilms à rallonge, alors que ses courtes nouvelles, plus factuelles et ramassées, laissent une marge d’initiative plus importante aux adaptateurs. C’est probablement pour cela que les courtes nouvelles du romancier se prêtent le mieux à l’exercice cinématographique et qu’elles ont révélé les meilleurs adaptateurs (commes les pires) de l’auteur à l’écran. On peut citer Les Evadés (Frank Darabont) ou Stand By me (Rob Reiner), issus tout deux du même recueil Différentes Saisons.
Mike Flanagan n’a plus besoin de prouver qu’il pratique couramment le Stephen King (au-delà de ses adaptations directes, Midnight Mass est une déclaration d’amour à l’auteur), mais il avait besoin d’une de ces courtes nouvelles pour s’élever au niveau d’un Darabont ou d’un Reiner. Il parvient avec une aisance étonnante à donner vie à cette multitude de personnages qui ont accompagné Charles Krantz et à faire ressentir, en termes cinématographiques, l’impact qu’ils ont eu sur son univers. Cette adaptation lui permet aussi de creuser la réflexion autour de la mort et de la vie qui traverse son oeuvre et de sublimer des moments très intimistes. Il prend également le temps de nous concocter un morceau de cinéma de choix. Une danse improvisée prolongée sans proportion en rapport au reste de la vie du personnage. Cette scène est un moment suspendu dans le temps au niveau de ce que Flanagan a pu créer de mieux dans ses séries. Elle donnerait des leçons de rythme et de mise à scène à de nombreux cinéastes.
The Life of Chuck est un beau cocktail d’humanité, original et coloré. Avec la belle voix off de narrateur de Nick Offerman, une partie de la troupe d’acteurs connue de Mike Flanagan et de vétérans qu’il fait bon revoir (Mark Hamill et Carl Lumbly – déjà présents dans Usher, Mia Sara, Heather Langenkamp, Matthew Lillard), il arrive comme un soleil en ce début d’été.

Mike Flanagan sera de retour prochainement avec une série adaptée de Carrie à notre époque.

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