
Le 30 juillet dernier, l’éditeur Badlands a sorti en Bluray et DVD dans nos contrées un film qui occupe une place à part dans la nouvelle vague du cinéma australien des années 70. L’Attaque des Fourgons Blindés (Money Movers) est un film complet, brutal et tendu, un livre ouvert sur l’Australie urbaine de la fin des années 70 et une des rares immersions cinématographiques dans le milieu des convoyeurs de fonds.
C’est aussi le premier polar véritablement australien, un genre qui n’était alors mis en valeur qu’à la télévision, notamment à travers la série télé Homicide qui a couvert les années 60 et 70 et engendré quelques avatars. Cette série qui racontait le quotidien d’une brigade était élaborée en collaboration avec la police de Melbourne et présentait une image idéalisée de la police. Cet idéal n’avait que peu à voir avec la réalité de l’Australie des 70’s qui était celle d’une société violente et d’une police très corrompue. L’Attaque des Fourgons blindés était donc appelé à secouer les esprits, ce qu’il ne fit pas en raison de son échec total au box-office. Il aurait aussi pu être un bon passeport pour un réalisateur en quête de respectabilité comme Bruce Beresford, s’il avait été tourné deux décennies plus tard.

L’exil australien du réalisateur britannique Michael Powell bénéficia au jeune Bruce Beresford, et de façon plus générale à ce qu’on appellerait la Nouvelle Vague Australienne. Sa comédie du « choc des cultures » La Conquête du Bout du Monde (They’re a weird mob), qui confrontait un italien aux australiens, fut un succès populaire et engendra l’idée qu’il y’avait un marché pour les films réalisés par des australiens pour le cinéma local. Au début des années 70, le contexte était d’autant plus favorable que le nouveau premier ministre avait développé des fonds pour aider le financement du cinéma australien dont le développement était alors proche du néant, sauf une poignée de coproductions qui faisaient connaître timidement les spécifités australiennes à l’international (Wake in Fright, Walkabout…).
Un renouveau culturel s’amorça avec une série de lois, dont celle sur le classement « R » qui permit désormais de diffuser des films au-delà de 18 ans. De retour de plusieurs années en Angleterre, l’australien Bruce Beresford proposa au fonds de soutien un scénario sur lequel il avait collaboré à Londres. Les aventures de Barry McKenzie séduit Philipp Adam qui représentait l’Australian Film Development Corporation, et il se vit financé, non sans une certaine méfiance. Et pour cause, le film donne une image peu flatteuse des australiens. Sorte de Crocodile Dundee avant l’heure en plus vulgaire, il joue comme le film de Powell sur le choc des cultures, avec un australien qui débarque à Londres pour secouer violemment les sujets de sa majesté. Massacré par la critique, Barry McKenzie devient malgré lui un porte étendard des australiens. Mais Beresford est ostracisé par le milieu.

Le désir du réalisateur était de réaliser The Getting of Wisedom , un film d’époque sur une jeune adolescente dans un pensionnat. Mais il ne pouvait le faire que s’il tournait un deuxième Barry McKenzie. Ironiquement, le produit fini fut encore plus paillard et gênant que l’original et il consolida la mauvaise réputation de Beresford. Le réalisateur repartit en Angleterre pour réaliser Side by Side, une comédie rock’n roll plutôt médiocre. Il fut repêché un peu plus tard par Philip Addams qui lui proposa la scénario de Don’s Party, qu’avait notamment refusé Peter Weir. Plus respectable, ce film sur la réunion d’amis dans le cadre des élections fédérales australiennes de 1969, présentait tout de même une image pas très reluisante du mâle australien moyen. Don’s Party permit néanmoins à Beresford de réaliser The Getting of Wisdom, qui possède de nombreuses qualités, mais un défaut rédhibitoire : Il arrive après Pique-Nique à Hanging Rock de Peter Weir qui le surpasse en tous points.
Alors que la Nouvelle Vague australienne était sur son déclin, Bruce Beresford signa un contrat de trois films avec la South Australian Film Corporation. Le contrat prévoyait que le premier soit sur une célèbre affaire de meurtre en 1910 appelé The Ferryman, mais la compagnie changea d’avis.
En quête d’une nouvelle idée, Beresford tomba dans une librairie sur le livre de Devon Minchin The Money Movers, récit du braquage d’un dépôt, l’endroit où sont collectés les billets convoyés par les convoyeurs de fonds. Le livre est hyper-documenté, décrivant avec minutie toute la mécanique dans laquelle évoluent les professionnels et le processus du casse. Minchin avait dirigé une société des véhicules blindés. Quelques mois après l’avoir vendue, la compagnie était braquée et deux ans plus tard, Minchin sortait un livre qui décrivait dans son détail un cambriolage similaire. Evidemment, les soupçons se sont portés sur lui. Le monde des dépôts et transfert de fonds est tellement perméable et douteux qu’on ne peut même pas éliminer la possibilité que des convoyeurs, ou le chef de la compagnie, soient eux-même impliqués dans un vol. Ces développements autour du livre n’ont pas du rendre Beresford indifférent. C’était un sujet idéal pour un bon thriller d’action dans un univers exclusivement masculin.

L’Attaque des Fourgons Blindés pourrait être comparé au Jackie Brown de Quentin Tarantino. C’est un film choral dans un milieu identifié. Chaque personnage, dans ses spécificités et son caractère, apporte sa contribution à l’histoire, et l’engrenage ne pourrait pas être déroulé de façon aussi fluide sans un seul d’entre eux. Le choix des acteurs est aussi déterminant que la façon dont ils vont se créer une place dans cet environnement global. L’authenticité de leurs échanges est un peu l’étincelle qui allume la flamme. C’est elle qui donnera l’illusion du quotidien. Sans s’en rendre compte, Bruce Beresford sélectionne des acteurs de télévision qui ont des visages connus, mais pour le reste, la façon dont chacun s’approprie son personnage et apporte s’imbrique dans la mécanique globale est bluffante.
Le réalisateur n’aura pas eu de mal à créer l’alchimie entre Leo Bassett (Tony Bonner), le petit nouveau parmi les agents de sécurité et Dick Martin (Ed Deveraux), l’ex-flic corrompu. Bassett et Deveraux avaient tourné dans La Conquête du Bout du Monde et dans de nombreuses séries. Leur amitié se construit naturellement tout le long du film, dans une collaboration qui trouve son climax le jour du crime, lorsqu’ils se retrouvent dans le même convoi. Dick Martin fait un bel antagoniste pour Eric Jackson, le leader des opérations agressif et débrouillard interprété par le charismatique Terry Donovan. Le film ne les place pas frontalement dans cette position, mais elle devient évidente dans une scène clé qui les oppose et se révèle véritablement sur la scène finale. Eric Jackson est flanqué de deux acolytes. Le premier est son frère Brian, joué par un Bryan Brown qui n’était pas encore la star qu’il allait devenir en Australie. Chien fou pas si déconnecté qu’il y paraît, le frangin est un bon second couteau et l’élément imprévisible du lot. Le dernier du trio, le personnage de Ray Marshall apporte la touche rugueuse ouvrière au gang en chef de syndicat roublard.

Mais la compagnie n’a pas dit son dernier mot pour débusquer la menace fantôme. Le boss incarné par Frank Wilson bouffe l’écran à chacune de ses apparitions en chef de business flanqué de deux adjoints, l’un défini un peu à la truelle, l’autre qui dissimule difficilement son homosexualité. Sa secrétaire interprétée par Candy Raymond est un peu en retrait dans ce monde d’homme, mais elle se révèle d’une importance capitale. Alan Cassell fait le trait d’union avec la corruption policière dans un rôle d’ex-flic ripou devenu détective pour la compagnie. La cerise sur le gâteau, et c’est une belle cerise, est la composition de Bud Tingwell, chef d’organisation criminelle ambigu qui cherche à paraître respectable tout en s’entourant d’une bande de sadiques. L’alliance qu’il impose à Eric Jackson relance brillamment le film dans son dernier tiers.
Dans cette constellation de personnages bien dessinés, il n’y a pas vraiment de héros et les motivations ne sont généralement pas altruistes. L’attaque des Fourgons Blindés est un film bien plus violent que les films australiens de la fin des 70’s, dans ce qu’il montre à l’écran et dans l’atmosphère qu’il dégage. Bruce Beresford souhaitait être fidèle à l’ouvrage adapté et représenter de la façon plus réaliste possible la violence des malfrats qui attaquaient les fourgons. Le coordinateur de cascades Alf Joint qui avait notamment travaillé sur le Superman de Richard Donner pilota les affrontements pour leur conférer ce réalisme. L’authenticité de la fusillade finale est saisissant, encore en 2025. Chaque tir reçu et chaque coup donné fait mal.

Sur toute sa durée, Money Movers se nimbe d’une atmosphère brutale dopée à la testostérone, où chacun des personnages est une cocotte-minute. Beresford relève cette angoisse d’un thème musical anxiogène très efficace qui intervient aux moments où la tension monte. L’Attaque des Fourgons Blindés possède une énergie, une tension et un montage qui en remonteraient aux meilleurs polars américains. Mais il est bel et bien ancré dans l’Australie de son époque et les problèmes sociaux qu’elle rencontre. Une grande partie de ses personnages, anciens flic, soldats ou sportifs, sont des déclassés qui se débattent dans une société où l’argent et la domination sont les mètres étalons de reconnaissance sociale. Bruce Beresford parvient d’autant mieux à dénoncer cette époque viciée qu’il laisse les éléments sociaux se fondre dans l’action du film.
La sortie de l’Attaque des Fourgons blindés en Australie fut longtemps repoussée à cause d’une bataille avec la censure qui donne au film un classement R, ce que le réalisateur voulait éviter. L’accueil critique se révéla mitigé, sans doute du fait de la réputation de Beresford. Malgré une forte somme allouée sa promotion et des affiches du film collées sur les camions des transporteurs de fonds, L’Attaque des Fourgons Blindés fut le plus gros flop de son réalisateur. Mais Bereford s’en remettrait. Il trouverait un peu plus tard une belle reconnaissance chez lui, puis aux Etats-Unis, notamment en décrochant un Oscar pour Miss Daisy et son Chauffeur (1989).
Badlands rend aujourd’hui justice à ce très bon polar dans un BluRay qui rend met en valeur l’aspect naturaliste du film. Il permet une véritable immersion et d’apprécier les détails dont il fourmille. Le sympathique making of « Count your toes » est offert en bonus, ainsi que deux interventions sur le réalisateur et sur le film par Melvin Z, spécialiste de Mad Max et du cinéma australien qui connaît visiblement son sujet sur le bout des ongles. Pour les amoureux d’action et de polar old school, cette édition de L’Attaque des Fourgons Blindés est un des achats obligatoires de cette année 2025.



Laisser un commentaire