The Terror – Saison 1

1845. 129 hommes répartis dans deux navires britanniques, le HMS Erebus et le HMS Terror, traversent l’Arctique canadien en quête d’une voie navigable vers la Chine et les Indes. Ils ne reviendront jamais.

Dans son ouvrage The Terror publié en 2007, Dan Simmons explorait le mystère qui entourait la disparition de l’expédition menée par Sir John Franklin tout en conservant l’ambition d’écrire un roman historique. Ce qu’on sait maintenant des horreurs du voyage repose sur l’analyse d’objets abandonnés, sur des témoignages d’inuits et des corps découverts quelques années plus tard (l’exhumation récente permit d’attester d’une intoxication au plomb de l’équipage et d’actes des plus atroces) (1). Mais en bon auteur du fantastique, Simmons ne pouvait se déparer d’une licence fictionnelle. C’est un prédateur surnaturel aussi insaisissable que démesuré qui constitue la colonne vertébrale d’un récit qui décrit l’horreur d’années d’existence dans les conditions d’isolement les plus rudes.



Les personnages réels


et leur pendant fictionnel

David Kajganich (Bones and All, Suspiria 2018) et Soo Hugh (Pachinko) débarquent dix ans plus tard avec une adaptation du roman sous la forme d’une mini-série de dix épisodes. Produite par AMC (la chaîne de The Walking Dead et Breaking Bad) et sous le patronage de Ridley Scott, qui suggéra le format final, The Terror est un drame horrifique singulier, intimiste, qui s’éloigne tout autant des productions de sa chaîne mère que des récentes réalisations du réalisateur d’Alien.

Auteurs et co-showrunners, Kajganich et Hugh auront inévitablement incorporé des références à l’œuvre la plus célèbre de Scott, inévitable pour tout conteur de récit horrifique réaliste montrant l’affrontement d’un équipage isolé et un monstre invincible, au sein d’une immensité silencieuse. Mais même sous l’angle de l’affrontement – qui ne doit constituer qu’un huitième de la série – The Terror suggère plus qu’il ne montre et ménage une terreur diluée dans le temps (format oblige). La hantise de l’attaque y côtoie subtilement les conséquences de condition de vie précaire endurée par les officiers et leur équipage.





Dès le deuxième épisode, l’écoulement temporel se resserre progressivement d’un récit elliptique à du quasi-temps réel au cinquième épisode, alors que nous sommes déjà happés par l’aventure. Ce rétrécissement du temps narratif s’accompagne d’un cadre de plus en plus étouffant, les étendues arctiques laissant place aux navires, qui eux-mêmes se séparent, puis aux évènements qui se déroulent en leur sein. Les plans d’ensemble à couper le souffle (notamment de superbes aurores boréales) s’effaceront derrière des cadres isolant les personnages qui titilleront notre angoisse du hors-champ.

Ce qui existe hors du champ surgira aux moments les plus inattendus et provoquera dans la première partie l’émiettement de l’unité des équipages. Des tensions dévoilent plusieurs dissensions. Les graines des tragédies à venir germent dans le désert de glace. Les premières victimes seront traitées cliniquement, comme des pièces de barbaques – on pense – pour surligner le scientisme acharné du XIXème. Mais les scénaristes préparent déjà à l’honteuse tentation qui taraude les survivants. Une réplique révélatrice d’un lieutenant Collins délirant rappelle l’odeur du gras qui se dégage des corps incendiés. La réification des victimes suggère le délitement en cours des repères civilisationnels. La dépression, le découragement, la dépendance et le repli social se propagent au sein de l’équipage. Les marins qui, dans leur souffrance, trouveront la force de sortir de leurs quartiers et de construire de véritables amitiés auront un atout décisif sur les autres.


La deuxième partie de la saison voit l’Anglais quitter son pavillon pour affronter le territoire des Inuits. Dans ce blanc infini, des horizons apparaissent. La lumière remplace la nuit, le cadre s’élargit de nouveau. Mais dans ce printemps, les plans larges sur les nouveaux panoramas ne révèlent qu’une nature qui reprend ses droits. L’horreur tapie dans l’ombre est substituée par une horreur réelle, organique, celle qui se cachait dans les navires se désinhibe au grand air. La chair des hommes continue de pourrir, minée par la maladie. Cette gangrène achève l’organisation sociale de l’intérieur. Et de façon inattendue nous voyons naître deux pôles opposés : si l’un confirme radicalement l’idée de délitement auquel semble être destiné un équipage (l’Histoire n’a-t-elle pas eu le dernier mot), son pendant lumineux nous prend de revers. On pensait ne se frotter qu’à un survival fataliste de plus. Nous voilà au centre d’une abominable aventure parsemées d’envolées humanistes. The Terror révèle le pire comme le meilleur de l’être humain. Devant le tarissement de leurs chances de survie, certains s’abandonnent à la sauvagerie, mais d’autres donnent d’eux-mêmes à leurs compagnons.

Pour leur travail d’adaptation, David Kajganich et Soo Hugh ne sont pas partis d’une intrigue, mais d’une étude de personnes ayant existé, via le roman de Simmons mais aussi par des biographies et documents d’époque. C’est ce qui donne à The Terror une de ses principales qualités, établissant des parcours très cohérents non gouvernés par des twists invraisemblables. Par sa réalisation éthérée au plus près des éléments, ses envolées humanistes et ses hommes seuls face à la nature, The Terror se rapproche plus des meilleures fables intimistes dans la nature sauvage comme Le territoire Des Loups (Joe Carnahan) ou Les Chemins De La Liberté (Peter Weir) que d’un survival horrifique. Les interaction entre les personnages y sont d’autant plus passionnantes qu’elles sont portéss par des acteurs habités, Jared Harris en tête en capitaine complexé et mélancolique, et la révélation de la série, Paul Ready (Utopia) dans le rôle de Goodsir, l’assistant du médecin de bord. Entre contemplation et nappes glaçantes, la bande originale hypnotique de Marcus Fjellström, décédé avant la diffusion de cette saison (elle lui avait été dédiée), contribue à l’immersion auprès de ces équipages dans le froid vide de l’Arctique. Une expérience dont on se détache difficilement ensuite.

Avec The Man In The High Castle, cette première saison de The Terror a fait les beaux jours d’Amazon Prime à sa diffusion en 2018. Elle promettait une très bonne série qui s’orientait vers l’anthologie. La deuxième saison centrée sur une histoire de fantômes peu originale donna malheureusement un coup d’arrêt à la série.


(1) La première partie du documentaire A La Recherche Du Passage Du Nord Ouest est un bon complément à The Terror. Il dévoile les quelques libertés prises avec l’Histoire mais permet en retour d’appuyer le réalisme de la série.

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