The Ugly Stepsister

Dans un royaume fort fort lointain il y’a pas si longtemps, Elvira et sa soeur Alma arrivent avec leur mère dans leur nouvelle demeure, où elles rencontrent leur futur beau-père et sa fille, la ravissante Agnès. Le beau-père décède peu après le mariage, ce qui plonge la famille dans des difficultés financières. Lorsqu’un messager vient les informer qu’un bal est organisé pour que le prince Julian, héritier du royaume, trouve sa future femme, c’est une véritable aubaine pour tout ce petit monde. Amoureuse du prince depuis toujours, Elvira aime à s’échapper dans des rêves où elle se voit emmenée par Julian vers son château sur un beau cheval blanc. Mais elle est disgracieuse et en surpoids, ce que sa mère ne cesse de lui rabâcher. Poussée par ses rêves et par cette mère abusive décidée à renflouer les finances, Elvira est prête à tout pour gagner sa place dans le bal. Entre pots de vins versés par la maman, chirurgie esthétique et méthode radicale pour perdre du poids, peut-être parviendra t’elle à ces fins…Mais il y’a toujours l’ombre de la ravissante belle-soeur Agnès, qui, même remisée au corvées de la maison et dénommée Cendrillon, reste une réelle menace.

The Ugly Stepsister est un film d’horreur singulier qui revisite Cendrillon du point de vue de la demi soeur aînée. Celle qui fut connue sous le nom de Javotte dans la version Disney a une belle lignée d’avatars antipathiques derrière elle. Bien avant les versions écrites de Charles Perrault et des frères Grimm, Cendrillon était un conte folklorique à tradition orale qui a parcouru toutes les cultures en près de 500 versions dont les premières remontent à l’Antiquité. Si Charles Perrault avait opté pour une Cendrillon qui pardonne à ses soeurs, les frères Grimm leur avaient auparavant réservé châtiment de cécité pour compléter les mutilations de leur pied (pour entrer dans la pantoufle de verre). Le folklore qui les avait précédé avait été encore moins miséricordieux puisque la première version allemande les avaient « condamnées à danser avec des chaussures de métal chauffées au rouge jusqu’à ce que mort s’ensuive ». On y réfléchira à deux fois avant de causer du tort à la Cendrillon !

Maman a tort…

Ces châtiments tenaient moins du culte d’une héroïne sadique que dans la croyance en une justice dissuasive pour réguler la société. Les contes moraux couchés par écrit par les frères Grimm étaient des récits horribles destinés à faire peur aux enfants pour qu’ils empruntent le droit chemin. Le sort de la belle-frangine la plus malveillante de Cendrillon a connu une pente ascendante jusqu’à la version Disney. Le premier long métrage de la réalisatrice norvégienne Emilie Blichtfeld corrige le tir en plongeant son Elvira dans un horrible chemin de croix inversement proportionnel à l’empathie que la réalisatrice scénariste accorde au personnage. Car pour elle, le coupable est le standard de beauté (et un peu aussi sa mère), cette dictature qui conduit encore de nombreuses femmes à s’automutiler pour « réussir » leur vie. Contrairement à sa soeur indépendante et intelligente, Elvira est d’une grande naiveté et elle se montre obéissante envers ceux qui la conseillent, redoublant d’efforts et de souffrance pour obtenir un graal qui s’éloigne plus à chaque mauvais choix qu’elle fait. La cerise sur le gâteau étant l’onction magique de cette Cendrillon qui sera toujours plus belle et plus à plaindre, quoiqu’il arrive. L’archétype du personnage antipathique devient un personnage tragique incarné avec justesse par Lea Myrren qui éponge toute l’empathie que cherche à transmettre la réalisatrice, sans être pour autant un personnage exempt de reproches. The Ugly Stepsister peut donc se voir comme un conte moderne où la charge morale et responsabilisante qui était autrefois l’apanage du conte est déportée sur la société, machine implacable qui broie ses éléments les plus fragiles.

L’intelligence d’Emilie Blichtfeld se trouve autant dans ce retour aux sources horrifiques de l’univers de Cendrillon – même si en retrait, elle est bien présente dans l’histoire – que dans l’habileté teintée d’humour noire avec laquelle elle joue avec son matériel d’origine. La patte visuelle du film : sa direction artistique, ses costumes (de Manon Rasmussen qui fut la costumière de nombreux Lars Von Trier) et sa photo ancrent profondément The Ugly Stepsister dans les versions européennes de Cendrillon. Tourné en Pologne, bénéficiant de nombreux éléments danois dans son équipe et des racines scandinaves de sa réalisatrice, le film est un beau creuset de ce que le système de production européen peut faire de mieux quand il est bien utilisé. Cette facture visuelle est parfois utilisée avec une naiveté qui frôle le kitsch (dans les scènes oniriques), mais elle tend à dégager un recul irréel qui permet d’appuyer fort sur un discours réel. On quitte le conte quand la réalisatrice se jette dans le body horror et embrasse les codes institués par David Cronenberg pour dénoncer le culte morbide de la beauté, à la façon de son compatriote norvégien Kristoffer Borgli dans Sick of Myself ou de Coralie Fargeat dans le grotesque The Substance. Sa représentation de la déliquescence corporelle est brutale et clinique, le drame humain est réel même si Emilie Blichtfeld l’enjoint d’éléments grotesques (la bonne marraine d’Elvira est un chirurgien semblant sorti de Brazil) ou une ironie mordante (les vers qui dévorent le corps du père d’Agnès/Cendrillon sont ceux qui vont tisser sa robe). The Ugly Stepsister est en somme un mélange intelligent qui aboutit à un film d’horreur équilibré et efficace. Il aurait pu figurer à notre palmarès 2025 si nous l’avions vu en salles en juillet dernier, et il est maintenant rattrapable en Bluray / DVD chez ESC Editions ou bien sur la plateforme OCS+.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑