Un homme hirsute aux allures de SDF débarque dans un diner de Los Angeles, vêtu d’un barda d’explosifs. Il menace les clients scotchés à leur smartphone de faire exploser l’établissement s’ils ne l’écoutent pas : Dans ce quartier, un enfant est sur le point de donner vie à une IA prédatrice qui va créer l’apocalypse. Il veut former une équipe avec des volontaires pour brancher une sécurité sur cette IA naissante, mais il sait très bien qui il ne veut pas embarquer. C’est la 117ème fois qu’il a remonté le temps et qu’il se retrouve dans ce diner, et il compte bien embarquer le meilleur groupe possible pour sa mission suicide.

Ce monologue / invitation à l’embarquement de douze minutes est une entrée en matière gonflée. Visiblement inspiré de la scène du café d’Un jour sans fin (lorsque Bill Murray veut convaincre Andie McDowell qu’il revit la même journée dans une boucle), il a pour but de convaincre les clients du diner autant que le spectateur que l’inconnu est bien qui il prétend être et que l’intervention est urgente. Accepteront-ils (le client et le spectateur) de se débrancher de ses appareils pour embarquer dans une mission pour sauver le réel ? En dépit de notre addiction aux machines, on aurait bien du mal à ne pas le suivre, tant le monologue est mené avec conviction par Sam Rockwell est dynamique, chorégraphiée, scénarisée au cordeau, jusqu’à l’évènement qui introduit le glitch dans la continuité qui va rendre ce 117ème groupe aussi unique et irremplaçable. Cette ouverture insuffle de belles promesses sur ce qui va venir. Good Luck Have Fun Don’t Die ne les tiendra pas. Il fera beaucoup mieux.
Hormis le fait qu’il s’agit d’un scénario original, la singularité du film tient du moment choisi pour l’adapter. Absent des écrans depuis le plutôt mémorable A Cure For Life en 2016, le réalisateur Gore Verbinski (Pirate des Caraïbes, Rango, Le Cercle) a eu le nez creux de se pencher dès 2020 sur le scénario déjà bien fini que Matthew Robinson a concocté en 2017. L’IA n’était pas encore démocratisée, mais les techniques d’enrôlement sur les réseaux sociaux et univers virtuels étaient déjà opérationnelles ou à l’agenda des géants technologiques. Verbinski a remodelé l’IA antagoniste pour la mettre au goût du jour et donné une touche personnelle à son combattant temporel, sorte de mélange entre Jack Sparrow et un de ces personnages issus de l’imaginaire de Terry Gilliam, véritablement en roue libre et peu soucieux de faire des dommages collatéraux. En sortant en 2026, Good Luck Have Fun Don’t Die a tout de la dernière salve d’une génération de Post-Terminator considérés comme dépassés depuis que la SF est devenue IA Friendly. Tout du dernier des Mohicans qui arrive après la bataille et qui de fait, a déjà perdu son public. Enfin presque…

Verbinski n’a pas pour objectif de reproduire une dystopie du passé. Ici, il n’est nullement question de supprimer l’IA, qui est vu comme inévitable. Il s’agit de bloquer par prévention les débordements (et montrer le risque) d’une IA en roue libre, ce qui est la posture actuelle de l’Union Européenne face aux géants de la technologie américains et chinois. Cette IA n’est pas non plus décidée à exterminer l’espèce humaine, mais elle cherche à lui donner « ce qu’il veut » pour se rendre indispensable. Elle veut qu’on l’adopte sans réserve et, à travers les réseaux sociaux, les jeux vidéos et toute technologie à laquelle elle est connectée, elle cherche à infiltrer tout ce qu’aime l’être humain et le garder engagé en exploitant ses goûts, son attachement, en lui fournissant son idée du monde parfait. Cela ne vous rappelle pas quelque chose ? Par ces variantes, le film déplace le curseur d’un sous-genre rendu caduc pour le mettre à jour et le rendre de nouveau pertinent comme garde fou de la technologie actuelle.

Au lieu de foncer tête baissée dans une sorte de RPG « avec les moyens du bord », Good Luck Have Fun Dont’ Die place la mission comme fil rouge de sketchs qui relatent le passé des clients du dinner recrutés par le héros – tous ayant un passif avec la technologie. On parle de professeurs démunis devant les stratégies des plateformes pour isoler (le smartphone) / affaiblir et rendre dépendant l’adolescent, de la lente descente d’un homme vers la dépendance aux univers virtuels, de l’exploitation de la détresse d’une mère qui a perdu son fils pour lui vendre des pubs. Autant de sujets qui ne vendent pas du rêve. L’approche est casse-gueule et avec d’autres scénaristes et réalisateurs, elle aurait pu alourdir le rythme du film, mais on ne nous présente ici que ce qui est amené à nourrir le déroulement de l’intrigue principale, à rapprocher des personnages et à semer les graines de l’embrasement émotionnel de la conclusion. Le sens de la comédie de Verbinski (l’humour absurde est omniprésent), la précision du scénario et l’attachement au groupe d’acteurs parviennent à faire passer miraculeusement la pilule. Juno Temple et Haley Lu Richardson rayonnent d’humanité face à l’absurdité du monde qui les entoure. Michael Peña est hilarant en toute circonstance. La musique de Geoff Zanelli qui s’électronise à mesure que le groupe approche le boss final, est un beau morceau de bande originale.

On retient un film étonnant et bizarre qui fourmille d’idées et transforme toutes ses difficultés en forces. Un film protéiforme qui a eu du mal à convaincre les studios, puis les spectateurs (c’est un bide retentissant). Mais on est prêts à parier qu’il aura du succès avec le temps, peut-être comme troisième film de triples programmes rassemblant Terminator et l’Armée des Douze Singes.

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