La Comédie selon Johnnie To et Wai Ka-Fai

L’éditeur Badlands est de retour avec une fournée de trois comédies Hong-Kongaises confectionnées avec talent et panache par Johnnie To et Wai Ka-Fai au début des années 2000. L’association entre la comédie et Johnnie To n’est pas évidente pour les spectateurs occidentaux car le réalisateur Hong-Kongais nous a plutôt marqués par ses polars, notamment The Mission, PTU, Election 1 & 2.

Mais Johnnie To a toujours eu plus d’une corde à son arc, à laquelle s’est ajoutée très tôt celle de producteur avisé, acquise à la télévision au début de sa carrière. Après œuvré dans un cinéma commercial de qualité plébiscité par le public, il connaît le creux de la vague à l’effondrement du Box-Office Hong-Kongais à la veille de la rétrocession à la Chine. Très attaché à Hong-Kong, il n’ira pas tenter sa chance aux Etats-Unis comme ses compatriotes John Woo, Tsui Hark et Ringo Lam. Avec le scénariste Wai Ka-Fai, il lance sa compagnie Milkyway Images pour prendre la maîtrise de tous les aspects de la production. Les premiers films sont des polars sans stars qui ne trouvent pas leur public, mais heureusement à petits budgets. C’est le succès de The Longest Night de Patrick Yau (1998), de Running out of Time (1999) et de The Mission (1999) qui lancent véritablement MilkyWay. Ils mettent aussi en place les éléments de la mécanique Johnnie To et le réalisateur atteint enfin un public international.  

Les deux têtes pensantes de Milkyway Images

A l’approche de l’an 2000, Charlie Yung, un des plus gros producteurs de Hong Kong, décide de lancer la société de production One hundred years of films pour produire des succès à destination du marché local. Milky Way embarque dans l’aventure avec des budgets plus confortables et de meilleurs castings pour Johnnie To et Wai Ka-Fai. Des films « grands-publics » plus familiaux de qualité vont permettre au réalisateur de financer des projets plus audacieux destiné à des niches.

C’est dans ce contexte que naissent – entre 2000 et 2002 – les trois comédies proposées pour la première fois en Blu Ray dans l’hexagone par Badlands : Help !!!, Fat Choi Spirit et My Left Eye sees Ghosts. Trois comédies qui appartiennent à des genres différents, mais représentatives de l’équilibre construit par Johnnie To et Wai Ka-Fai entre la comédie commerciale grand public et une créativité un peu plus débridée. Ces trois films partagent une troupe de seconds rôles reconnaissables d’un film à l’autre, des tournages dans les mêmes lieux, des sauts agiles entre les genres et un dynamisme à toute épreuve.

Pour agrémenter la découverte, l’éditeur Badlands nous a pondu une poignée de bonus très intéressants qui comprennent une longue mise en perspective dans la carrière de Johnnie To par le réalisateur asiatophile Julien Carbon et une interview fleuve de Yau Nai-Hoi et Law Wing-Cheong, scénaristes ayant travaillé avec le duo qui aborde plus en détail la conception des films. Le tout est dispatché sur les trois BluRay. De beaux compagnons pour trois belles (re)découvertes.


HELP !!! – 辣手回春 (2000)

Notre petit chouchou Help !!! a eu un contexte de production peu banal qui a sans doute alimenté l’énergie et la singularité du résultat. Pour la rentrée 2000, Johnnie To et Wai Fa-Kai avaient prévu de sortir un film médical sérieux avec des docteurs qui sauvaient des vies. Leur film précédent n’avait pas pu se faire, ce qui laissait un créneau estival vacant. Le succès de la comédie romantique Needing you (avec l’habitué Andy Lau) persuada les compères de transformer leur drame médical en comédie noire et de la produire à vitesse grand V pour livrer le film sur le créneau vacant, en plein été. Le tournage de Help !!! s’est fait en un mois avec un script non terminé et un budget restreint, ce qui a nécessité une bonne dose d’improvisation et une grande agilité de l’équipe et des acteurs.

L’intrigue de Help !!! prend place dans un hôpital où rien ne va plus. Les médecins, infirmières et personnels de ménage préfèrent glander que de faire leur travail, ce qui conduit à des bévues médicales et à une insatisfaction des patients. Le haut management de l’hôpital entretient ce cercle vicieux car l’hôpital est rentable. Lorsque le fondateur de l’hôpital (!) est frappé par la foudre, il est passé de service en service, puis laissé pour mort par les soignants. Ulcéré, il lance pour défi à la seule interne qui a eu de la compassion pour lui de redresser la barre. La jeune Yan se tourne vers les deux médecins qui lui ont donné sa vocation pour réformer en profondeur l’hôpital. Ce ne sera pas une mince affaire.

Loin de l’univers réaliste de ses polars, Johnnie To a toujours des choses à dire. On retrouve dans cette comédie médicale son fatalisme politique face au capitalisme sauvage qui gangrène ici le service public hospitalier. La satire ne s’embarrasse pas de métaphores et l’humour noir n’épargne aucun sujet tabou : Puisqu’on est condamné à vivre les problèmes, autant en rire ! L’absurde jusqu’au-boutiste de la première partie est aux frontières des débordements des Monty Python (sans le gore qui tâche), dans un contrepied survitaminé à la série Urgences qui cartonne alors partout dans le monde. Tout cet absurde est cosmétique car le réalisateur bâtit un contexte prompt à célébrer une équipe médicale revenue à la vie dans une dernière partie menée à tambour battant. Bref, le but n’est pas de se vautrer dans le non-sensique, mais de célébrer une forme de résilience du peuple Hong-Kongais, qui trouvera toujours un moyen de s’en sortir, même dans un système condamné à être sclérosé par ses hautes administrations.

Dans Help !!!, la comédie s’exprime à travers les caractéristiques des personnages, la mémoire et la récurrence. On rira d’un ancien chirurgien qui dirige son garage comme un service d’urgences, du fil rouge des avances d’un prétendant de Yan, de quadruplés débarqués de nulle part ou d’une phrase au cœur du trio amoureux qui maintient un suspens amoureux sur tout le film. Il y’a une réutilisation permanente d’éléments qui sollicite l’intelligence et la mémoire du spectateur. La boîte à idées de Johnnie To – souvent faite d’improvisations – est généreuse et côtoie parfois le surréalisme. Les créatures de l’ombre (pour ainsi dire les vampires) du conseil d’administration de l’hôpital ou le grand final de l’aventure nous amènent à des débordements qui sont pourtant bien jugulés : Wa Ka Fai est un scénariste très solide qui sait rebondir sur ces idées et apporter la structure pour les lier au cœur du film. Dans un montage dynamique qui rappelle parfois le Edgar Wright des débuts, Help !!! conserve un équilibre jonglant constamment d’un genre à l’autre et se paie le luxe d’une mise en abyme hilarante pour conclure son aventure. Une pépite !


FAT CHOI SPIRIT – 嚦咕嚦咕新年財 (2002)

Fat Choi Spirit (l’esprit de la bonne fortune) est à la croisée de deux des sous-genres de comédies populaires à Hong-Kong. Le premier est le film de nouvel-an, lointain cousin du film de Noël occidental qui a pour vocation à récupérer un casting de stars et célébrer une conclusion avec famille réunie où on souhaite un bon nouvel an au spectateur (!). Le second est le film de Mah-Jong, qui comme son nom l’indique, célèbre ce jeu si populaire en Chine et à Hong-Kong. Au sommet dans les années 80, le film de Mah-Jong a ensuite dégénéré dans la surenchère absurde. Johnnie To et Wai Ka-Fai récupèrent la star Andy Lau qui a entre autres fait ses armes dans le genre avant d’atterrir chez Milkyway et ils lui donnent la casquette d’un « super-héros » du Mah-Jong frappé d’une chance quasi divine, mais qui met cette chance au service des petites gens plutôt que de se la jouer dans des tournois nationaux.

Johnnie To n’en est pas à ses premières armes sur une comédie populaire de cette envergure et il sait comment donner au public ce qu’il est venu voir tout en introduisant ça et là des éléments qui lui sont plus personnels. Rien de tel qu’un sujet aussi fédérateur que le Mah-Jong pour plonger dans une métaphore de la vie à travers un personnage stoicien, bon joueur en toute circonstance. Pour les réalisateurs, il s’agit plus de transmettre l’envie de se battre, de persévérer malgré les coups donnés par la vie que d’offrir des parties de Mah-Jong qui dépassent l’entendement. Les affrontements sont dynamiques et les parties savent embarquer les spectateurs en leur faisant comprendre le nécessaire (L’initiation au Mah-Jong fournie en bonus du Bluray fut un bon complément pour le néophyte qui écrit ses lignes). Les réalisateurs ne cherchent pas tant à immerger le spectateur dans les parties qu’à donner une vue sur les mains qui soutiennent l’intérêt dramatique de la scène. Johnnie To cherche encore à insister sur le contexte social difficile du début des années 2000 à Hong-Kong et il ne fait pas l’impasse sur les dangers de l’addiction au jeu.

A côté de ces messages à vocation soci(ét)ale, on retrouve avec plaisir l’humour de récurrence qu’on voyait déjà dans Help !!! à travers d’un simple grain de riz ou du personnage de Gigi, une femme caractérielle mais attachante prête à toutes les transformations pour conquérir son champion perfectionniste. Toute une galerie de personnages tout aussi haut en couleurs entoure le héros, tantôt gentiment moqués, tantôt pris par la main avec empathie. En tête, le duo d’escrocs père/fils campé par Lau Ching Wan et Wong Tin-Lam. Johnnie To livre au final un film feel good où tout le monde est gagnant. Sorti pour le nouvel an 2002, Fat Choi Spirit est un des films de Johnnie To qui a eu le plus d’impact sur le public Hong-Kongais. Il y repasse tous les ans à Hong-Kong et les téléspectateurs continuent de le regarder en famille.


MY LEFT EYE SEES GHOSTS – 我左眼见到鬼 (2002)

Sorti deux ans plus tard, My left eye sees ghosts nous amène dans les terres de la comédie fantastique, sans doute un des axes les moins communs de la carrière de Johnnie To. Une femme vénale (Sammi Cheng) y enterre son mari fortuné qui a péri dans un accident de plongée. L’intrigante se fait une place en profitant de sa belle-famille jusqu’à un accident qui manque de la tuer. Secourue in extremis par Ken (Lau Ching Wan, toujours en roue libre), un mystérieux fantôme exubérant, elle se rend compte que son œil droit peut voir…des fantômes (jusqu’ici pas de surprise). Le non-mort exubérant ne cesse de harceler la nouvelle médium, qui est prise dans une série d’intrigues surnaturelles qui feront remonter la part d’humanité qui est en elle. A moins que celle-ci ait toujours été là, plaquée sous une couche de cynisme fataliste.

Inspiré par The Eye des frères Pang, sorti un peu plus tôt en cette année 2002, My Left Eye Sees Ghosts a tout de la parodie opportuniste tournée rapidement, du sympathique film d’exploitation qui fait feu de tout bois. Johnnie To et Wai Ka-Fai nous gratifient d’un spectre facétieux qui semble être une version light de Beetlejuice, sur un thème musical réemprunté pour l’essentiel à la Famille Addams, des effets spéciaux rudimentaires et une trame sortie tout droit des comédies fantastiques « réhabilitatrices » (une femme égoïste traverse l’enfer et trouve la force de changer) des années 80.  Mais c’est un bon-trompe l’œil, car le duo va négocier un beau virage dans la deuxième partie du film, pour se placer sur le terrain de la fable romantique.

Ce tournant est tout l’intérêt de My left eye sees ghosts, conçu à l’origine pour être le véhicule des talents dramatiques de l’actrice-chanteuse Sammi Cheng, une habituée du duo qui avait déjà mené Milky Way vers le sommet, notamment avec Needing You. Le trip cartoonesque devient un film sincère et touchant grâce à un twist amené de façon charmante, et dont la teneur sera connue du spectateur bien avant que l’anti-héroïne ne s’en rende compte via une série d’indices malins. Le film amorce alors une conclusion touchante dans son authenticité et ménage un beau discours sur le deuil. Cette dernière partie pleine de surprises lui donne une place à part parmi les nombreuses romances post-mortem déjà vues au cinéma. En somme, un objet curieux et attachant qui donne envie d’y revenir pour l’apprécier sous un nouvel angle.

Du même éditeur :

L’Attaque des Fourgons Blindés de Bruce Beresford

Steel Flower de Park Seok Young

Second Life de Park Joung-Yu

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑