Le 17ème Ciel

L’éditeur Badlands a le don de nous faire voyager. Après les drames intimistes de Corée du Sud, le polar australien et les comédies hong-kongaises, on retrouve dans sa dernière fournée un film français en noir & blanc sorti en salles en 1966, premier long-métrage d’un certain Serge Korber.

Korber est un cas à part dans les jeunes pousses françaises des années 60. C’était un « enfant de la cinémathèque », mais il a préféré à la voie de la Nouvelle Vague un cinéma populaire et décalé. Il fit ses preuves sur neuf court-métrages, dont le dernier, Un Jour à Paris (avec Jean-Louis Trintignant) est le plus célèbre. Son premier long, le 17ème ciel, reprend l’esprit et une grande partie des thématiques de ses courts. Il suit Jean-Louis Trintignant dans le rôle d’un laveur de carreau qui rêve sa vie en permanence, et qui rencontre enfin la femme de ses rêves (Marie Dubois). Il plaque tout pour la suivre dans le train où elle part en vacances, et il atterrit à Perros-Guirec, au cœur de la Bretagne, avec son seul vélo. Sur place, le rêveur fait croire à cette femme qu’il est un riche écrivain, et pour couvrir son mensonge, il se fait embaucher comme plongeur dans l’hôtel où il dit résider.

Ce n’est pas parcequ’il est sous-titré Un garçon, une Fille ou que le garçon en question est Jean-Louis Trintignant que ce 17ème Ciel emprunte la route du Un homme et une femme de Claude Lelouch sorti la même année. Il y’a bien une rencontre et une histoire d’amour, mais le ton est résolument différent. Le 17ème ciel est un premier long à la fois classique et étrange qui dégage un allant et un dynamisme bien de son époque tout en pratiquant un décalage qui l’en distingue. La première séquence, où on voit Trintignant poursuivi par des tueurs typiques des films d’espionnage dans des visuels et une mise en scène très travaillée s’apparente à un pastiche, pour être dévoilée comme le rêve d’un lecteur fervent des 007 de Ian Flemming. Un rêve qui aurait pu être celui du François Merlin du Magnifique de Belmondo sept ans plus tard. Il ne pouvait pas y’avoir meilleure introduction pour ce François-là, un jeune homme d’un autre temps qui vit la tête dans les nuages et qui s’apprête à rencontrer littéralement la femme de ses rêves, à l’instar du Sam Lowry de Brazil.

Serge Korber ne se contente pas d’énoncer le décalage permanent entre la vie du laveur de carreau et sa réalité. Il en fait un ressort de sa narration. Il compose un mélange de fantaisie poétique, d’histoire d’amour et de film social qui saute d’une atmosphère à l’autre, mais en préservant contre toute attente une belle unité filmique. La fantaisie poétique découle du monde intérieur du rêveur au vélo, personnage burlesque auteur d’un grand nombre de gags qui sont autant de points de respiration du film : Il y’a la réalité que François est obligé d’investir (Pauvre, il n’a pas le luxe de rêver à plein temps) et une forme de temporalité intérieure qui décrit les rêves et le ressenti subjectif de François, l’un et l’autre s’entrechoquant en permanence sous le regard plein de jugements de ses contemporains. Les seconds rôles à qui Jean-Louis Trintignant donne la réplique (dont les impeccables Jean Lefebvre et Jean Dalio) accentuent avec bonheur ce décalage. Les dialogues de Pascal Jardin donnent au personnage une saveur particulière.

L’ histoire d’amour est elle aussi vécue comme un rêve éveillé. L’obsession du héros pour la femme incarnée par Marie Dubois ressemble à une image fantasmée, un peu comme la femme de la Jetée de Chris Marker (1962). Cette image reprend du relief lorsqu’on apprend que Marie n’est pas non plus ce qu’elle prétend être.

La portée sociale du 17ème ciel naît de la pauvreté du héros, mise en avant particulièrement dans la partie parisienne du film. Le 17ème ciel a beau avoir son monde à lui, il reflète fidèlement ce qu’est la vie d’un jeune désargenté dans le Paris des années 60. Le score d’Alain Goraguer (orchestrateur des chansons de Serge Gainsbourg) entre mélancolie et free jazz est un condensé des 60’s qui achève d’enfermer le film dans son époque. Korber n’en fait pas pour autant un film politique qui s’ingénierait à opposer les classes pour être dans l’air de son temps. Le statut social de François est un catalyseur des situations comiques et il pousse d’une certaine façon son antihéros vers cette femme (lui qui n’a rien à espérer de ce monde cherche un avenir dans l’amour).

Le 17ème Ciel est en somme un film singulier, immersif et plastiquement beau qui mérite d’être (re)découvert en BluRay. L’édition proposée par Badlands fait une fois de plus très bien le boulot de contextualisation du film et nous dévoile qui était Serge Kober, l’homme derrière la caméra qui enchainerait par la suite Un Idiot à Paris avec Jean Lefebvre et Dany Carel (dialogué par Michel Audiard), deux films avec Louis de Funès, deux films avec Annie Girardot et Bernard Fresson, quelques pornos sous le nom de John Thomas, un film des Charlots, une adaptation des Bidochons sur la fin des années 90 et quelques productions tévés. On a vu des carrière moins colorées.

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