2024 – (Re)découvrir l’Histoire

Le 20 décembre dernier, Patrick Brion a pris sa retraite de 48 années de cinéma de minuit. L’émission se poursuit, mais sans la voix qui passait par la petite lucarne pour nous introduire à des pans entiers du cinéma et qui ouvrait au plus grand nombre les portes d’un monde passionnant. Le cinéma de minuit, c’est un générique reconnaissable entre mille, des présentations simples, une contextualisation concise mais suffisante pour ouvrir à la curiosité. L’historien s’efface derrière le film. Il n’est qu’un humble passeur qui se contente d’une mise en contexte. C’est cette voix qui m’a permis – en marge du cinéma fantastique et d’horreur – de découvrir des coups de coeur de grands réalisateurs comme John Ford (My Darling Clementine), John Huston (Le Malin), Mankiewicz (inoubliable séance du Limier) et de comprendre que le cinéma était à la fois un reflet de son époque et du point de vue des gens de son époque. Chaque décennie cinématographique ouvre à des particularités passionnantes, avec ses défauts et ses qualités, qu’on ne trouve plus dans une autre. Chaque film est un témoignage irremplaçable qui remet en contexte que notre époque appartient à quelque chose de plus grand. Pour garder le recul et une certaine humilité, il faut connaître cette Histoire, la protéger et la diffuser au plus grand nombre.

Dans ce deuxième quart du XXIème siècle qui démarre dans quelques heures, les nouveaux cinéphiles pourront-ils encore, bénéficier d’une Histoire aussi riche, et auront-ils encore envie de la découvrir sans la juger, de se laisser aller à découvrir d’autres points de vue sans se sentir attaqués ? Y’aura-t-il d’autres passeurs de cette envergure pour donner envie ? Les multitudes de youtubeurs et d’émission cinéma, pour beaucoup des vitrines de mise en avant de leur présentateur, n’aident pas à embarquer qui veut réellement s’initier. La télévision – à travers ses chaînes publiques et des émissions comme Le cinéma de Minuit– reste le seul média apte à inséminer cette curiosité sur la durée aux non-cinéphiles, à travers un rendez-vous régulier pouvant toucher un public de non initiés.

L’offre proposée par les plateformes est monstrueuse, mais elle ne contextualise pas les films, qu’elle considère comme des contenus indexés à des mots clés. Elle ne retournera à l’utilisateur que des contenus similaires à ce qu’il aura déjà sélectionné. Il n’y a jamais eu autant de festivals de cinéma, sur tous les thèmes et dans presque toutes les grandes villes de France, mais à de rares exceptions ils demeurent des lieux d’« entre-soi » qui fédèrent un faible pourcentage de la population. Les grandes chaînes de cinéma (type UGC) programment désormais des soirées classiques qui ratissent peu large et n’attirent pourtant pas plus de nouveaux spectateurs. La cinémathèque française poursuit sa mission de déterrage de pépites. Les festival Toute la mémoire du monde de février 2024 a mis à l’honneur le réalisateur australien et grand humaniste Peter Weir (The Truman Show, Pique Nique à Hanging Rock). En octobre / novembre dernier, la première rétrospective française des films de Michael Powell et Emeric Pressburger a donné lieu à de grands moments et permis de mettre en avant des films hors du commun diffusés presque nulle part. Les projections ont fait salle comble…de cinéphiles. On aurait aimé que les médias, posts et tweets incitent des spectateurs de tous horizons à découvrir une rétrospective proposant un cinéma populaire d’autant de qualité. Heureusement, Martin Scorsese – autre grand passeur de sa génération – est toujours là, et nous vous encourageons plutôt deux fois qu’une à voir et revoir son documentaire sur Mubi. Sa passion du duo est contagieuse !

2024 a été l’année où le Napoléon d’Abel Gance, fin restauré, a pu être montré au public 97 ans après sa sortie originelle. Le résultat dépasse en puissance et en efficacité les blockbusters les plus attendus de cette année. Que ce soit Gladiator 2, Beetlejuice 2 ou même Dune 2, les grosses machines ont trop déçu pour passer à la postérité. On peut tirer son chapeau au Comte de Monte Cristo qui a dépassé les 9 millions d’entrées dans l’hexagone, avant de partir conquérir l’Amérique où il rencontre aussi un grand succès. Le film d’Alexandre De la Patellière et Matthieu Delaporte est bon second après Un ptit truc en plus qui a cassé la baraque avec plus de 10 millions. C’est aussi une réalisatrice française, Coralie Fargeat, qui a obtenu le prix du scénario à Cannes. Bref, à trois ans de la sortie de COVID, le cinéma français se porte de nouveau très bien. Il est même omniprésent dans les salles. Reste à le rendre un peu plus original et palpitant.

L’année 2024 a eu ces quelques pépites :  Pauvres Créatures de Yorgos Lantimos qui semble atteindre avec Emma Stone le top de sa créativité, They Shot the Piano player, Blue Giant, le puissant Black Flies, le lynchien Longlegs, Vice Versa 2, la belle surprise The Heretic, le bel essai coenien Greedy People. Mais il aura fallu chercher en festival les principales pépites de cette année : Hundred of Beavers, Timestalker, Dead Mail et U are the Universe. Côté séries, 2024 a été l’année des fins d’ Evil et de What we do in the shadows. On attend avec impatience la suite de Severance pour 2025 et, surtout, on espère toujours que les plateformes s’axent plus sur la qualité que la quantité.

2024, c’est 80 articles sur la Revanche du Film, et vous êtes plus de 15000 à être passés nous voir cette année. Nous serons toujours là pour le deuxième quart de siècle qui démarre. Cette année 2024 a été lourde avec les Jeux Olympiques et la situation politique, terrible à l’international, inquiétante en France, n’incite pas à l’optimisme. Heureusement le cinéma est toujours là pour proposer un ailleurs et un peu plus de sens. Quand il reflète un peu trop la réalité alors que tout le monde a besoin de s’évader, il sait se recadrer pour redevenir un art de divertissement populaire qui permet d’élever l’imaginaire et donner la force nécessaire pour élever la réalité. Nous avons voulu le rappeler en terminant l’année avec cet article sur les films de Karel Zeman. Et pour enfoncer le clou, c’est avec cette bande annonce revigorante du Superman de James Gunn (en salles le 9 juillet prochain) que nous vous laissons pour 2024. La Revanche du Film vous souhaite à toutes et à tous une année 2025 plus belle et lumineuse !

2 commentaires sur “2024 – (Re)découvrir l’Histoire

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑