The Voices

Un coin perdu du Michigan. Un chant empli de fierté témoigne combien il fait bon y vivre. L’entreprise locale fabrique des baignoires que Jerry Hickfang (Ryan Reynolds), vêtu du rose pétard de la marque, emballe consciencieusement. Il doit participer à l’organisation de la fête annuelle et il met du cœur à l’ouvrage. La fête lui permet de cotoyer la nouvelle comptable, une plantureuse Anglaise (Gemma Arterton) qui propose de faire la chenille pour célébrer l’esprit corporate. Notre héros est amoureux. Sa vie est un conte de Disney peuplé d’anges et de papillons. Dans le sens propre du terme et à l’image. Et Jerry de confier ses émotions débordantes à deux interlocuteurs particulièrement loquaces, son chien et son chat.
Se profile une belle comédie romantique aux allures fantastiques, mais Jerry vit dans un monde on ne peut plus réel pour lui : schizophrène maniaco-dépressif, il va sérieusement faire grimper l’absentéisme de son entreprise en empruntant la voie du crime.

Marjane Sartrapi lors de la promotion de The Voices

Malgré les réceptions frileuses de Poulet Aux Prunes et La Bande Des Jotas (sa première réalisation qui ne soit pas une auto-adaptation), Marjane Sartrapi restait accrochée au 7ème art en cette année 2015. Elle pouvait encore profiter de son aura acquise dans l’Hexagone avec Persepolis. Mais comme nombre de ses compatriotes à la côte montante, elle traversa l’Atlantique pour une coproduction germano-américaine avec un casting de prestige. Ce saut n’était pas calculé. Il est dû à un coup de cœur pour le scénario de Michael R. Perry (Paranormal Activity 2) qui lui avait été proposé après avoir été cité dans la Blacklist hollywoodienne, liste qui recense chaque année les scénarios les plus originaux qui n’ont pas encore été produits. Mais c’est surtout le challenge de rendre attachant un tueur en série qui a poussé la cinéaste à y apposer sa patte. 


La première partie de The Voices est un feel good movie qui refuse toute distanciation avec le point de vue de Jerry. Son environnement est coloré par un concentré de joie et de ressenti positif , résultat de l’oubli de prise de médicaments. Lorsqu’il comprend que cet écueil l’a fait déraper, Jerry corrige l’erreur et glisse dans un environnement déglingué. A l’instar du John Nash de Ron Howard (Russel Crowe dans Un homme d’exception), ce glissement permet au spectateur de faire l’expérience de la schizophrénie de Jerry, de saisir sa désorientation. Marjane Sartrapi franchit à cet égard un degré supérieur dans le délire une fois la surprise révélée, intégrant les nuances entre réalité subjective et objective à l’identité visuelle du film (de l’appartement immaculé au squat négligé, des piques bien senties au mutisme de ses « amis », d’une Blanche-Neige inanimée à des organes dispersés au sol…). Ces différences physiques sont accentuées par un travail méticuleux sur la photographie et les choix de couleurs qui oppose les teintes ternes et unies des phases de descente dépressives aux contrastes les plus forts des moments d’exhaltation de l’anti-héros.

The Voices


En auteure de BD fantasque amenée à colorer à sa manière une réalité terne et liberticide durant son enfance en Iran (Persepolis), Marjane Satrapi ne pouvait que comprendre un personnage comme Jerry. Dans la beauté d’un monde qu’il est seul à voir, le chat Mr Whiskers devient le réaliste intransigeant, la voix animale instinctive qui rappelle le point de vue de son entourage (dont son beau-père), révélant l’image d’un assassin que ses premiers actes ont condamné à emprunter cette voie pour mieux se réaliser. Elle s’oppose à la perspective du fidèle chien Bosco, la part optimiste et altruiste de Jerry. Face à ces deux voix intérieures qui expriment son conflit, la présence de l’empathique psychologue judiciaire se pose comme une vision raisonnable de l’extérieur (qu’il fera symboliquement taire par un bandeau rose de l’entreprise).

Mise au pied du mur, la psy en viendra à parler de la normalité des voix intérieures que tout à chacun entend, exacerbées chez Jerry par sa vulnérabilité, sa sensibilité et surtout sa solitude. Cette remise en question temporaire ne sera d’ailleurs due qu’à la symbiose trop tardive avec sa collègue Lisa (la sympathique Anna Kendrick).


Faisant preuve d’une empathie constante envers son personnage principal, The Voices est l’une des plus habiles incursions de ces dernières années dans l’esprit d’un freak. Loin de s’enfermer dans ce seul point de vue, il glisse avec adresse de l’horreur pure (le calvaire de Lisa) au drame réaliste (la mort de la mère) et à l’aridité du fait divers sorti d’un Fargo (la découverte finale). La réalisatrice ne révolutionnait aucun des genres visités, mais elle proposait une fraîche alternative aux ciels gris et à la morne ambiante des années 2010 sur un sujet pourtant déprimant sur le papier.

Le ruban rose sur le paquet cadeau est cette prodigieuse et accidentelle idée de casting qui laisse Ryan Reynolds interpréter ce rôle de grand benêt touchant lui permettant de jouer de son physique avec dérision. Consciente des talents de son acteur (alors peu exploités), Marjane Sartrapi le laissait interpréter les voix du chien et du chat et elle lui offrait un générique final ubuesque empruntant autant aux pubs Gap qu’à un clip d’Abba. De quoi clore ce destin tourmenté sur une note éminemment joyeuse. On aurait aimé voir Marjane Sartrapi sur une autre comédie noire, tant celle-ci est barrée et attachante, taillée pour être vue et revue. Sa voix singulière et son humour vont nous manquer.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑