L’Odyssée

Une épopée aussi ancienne que la littérature occidentale qui a posé les fondations de la culture grecque antique n’a plus rien à prouver. La survivance de l’Odyssée depuis le VIIIème siècle avant J-C (et peut-être même plus) présume à elle-seule de son universalité, des multiples points d’entrée qu’elle propose et de sa densité narrative.

Fidèle dans ses grandes largeurs à l’oeuvre d’origine, l’Odyssée de Christopher Nolan est un film tellement dense que chacun pourra y trouver son point d’entrée. Mais sur les 2h53 de projection, à aucun moment ne s’est manifesté un sentiment de lourdeur. On ne ressent pas non plus le rythme effréné d’un Oppenheimer. Le réalisateur sait s’arrêter sur ses meilleurs moments de son récit pour les faire exister. Nolan est particulièrement à l’aise avec la temporalité éclatée de l’Odyssée. Lui qui aime tant s’affranchir des règles du temps avait devant lui un beau canevas de narration alambiquée qu’il a su remodeler et polir pour l’adapter aux règles du cinéma, à ses publics, et qu’il est parvenu faire résonner avec son époque. Bref, à le rendre inoubliable, tel un aède de 2026. Ceci est dit facilement, mais l’ampleur de la tâche – à son commencement – a dû être dantesque et arriver à un tel résultat mérite au moins des applaudissements.

Le parti pris le plus saillant du film est sa volonté de s’affranchir – à une Athéna / Zendaya près – de la représentation physique des Dieux de l’Olympe, ces êtres envahissants qui ne se mêlent jamais de leurs affaires et qui sont intervenus autant dans l’Illiade (récit de la guerre de Troie) que dans le récit du long retour d’Ulysse. Mais les Dieux sont pourtant loin d’être absents de cette Odyssée. Ils sont omniprésents dans les règles qui structurent son monde. La loi de Zeus définit l’hospitalité comme la valeur de base jusqu’à loin des frontières d’Ithaque et tous ces gens partagent le même socle de croyances. Les Dieux sont virtuellement partout et ils peuvent apparaître sous toute forme. C’est la raison même qui pousse les riches mortels à ne pas refuser l’hospitalité à un mendiant ou à un aveugle. Les Dieux sont aussi présents dans tous les évènements fantastiques qui ponctuent le voyage d’Ulysse, dans lesquelles le personnage et son équipage voguent dans un monde coincé entre celui des mortels et des divinités, où tout est exagérément grand, effrayant, écrasant. Le score de Ludwig Göransson (The Mandalorian, Tenet, Oppenheimer), omniprésent et impressionnant – d’un relief encore plus sensible dans un cinéma équipé du Dolby – accompagne cette chappe de plomb qui pèse sans cesse sur Ulysse et ses compagnons. Celle d’une succession de négociations divines hors champ (puisqu’hors de portée des héros), mais que nous ressentirons bel et bien. Nolan a préféré se situer à hauteur d’homme plutôt que de se risquer à entremêler l’humain et le divin dans la tradition polythéiste. Ce parti pris se tient d’autant plus qu’il rend plus saillant tout élément qui sort de l’ordinaire.

Ce qui rapproche le plus notre héros de la mythologie grecque est bien cet entre-deux, ce monde fantastique, étrange et merveilleux qui ponctue sa traversée de rencontres avec des créatures de légende. Dans le livre, ces aventures sont un récit qu’Ulysse relate aux Phéaciens qui lui ont offert l’hospitalité. Dans le film, il se livre à la nymphe Calypso (Charlize Theron) qui l’a retenu sur son île pendant sept ans. Ces morceaux choisis du voyage d’Ulysse sont spectaculaires et tournés dans de beaux décors naturels qui incitent fortement à revoir le film dans son format natif, le 70mm IMAX dans le seul cinéma français qui le propose, le nouveau Pathé Odysseum de Montpellier qui vient juste d’ouvrir ses portes pour la sortie du film.

Ils baignent aussi dans un temps et un espace incertain, dans une atmosphère fiévreuse d’enfermement et de désorientation. Ulysse et ses compagnons sont hors des règles du monde. L’horreur est au tournant de chaque rencontre, dans le gigantisme déformé du cyclope Polyphème, dans les mouvements malades des tentacules de Scylla, dans la transformation cauchemardesque des compagnons d’Ulysse par Circé (impressionnante et touchante Samantha Morton), dans l’impression de réalisme de la poursuite des Lestrygons, géants cannibales. Son voyage le mènera finalement aux enfers, au pays des Cimmériens où il croisera les corps de tous les morts au combat à auxquels il n’a pas pu offrir de sépultures. Le récit d’Ulysse est celui d’un cauchemar éveillé et il laissera des impressions durables même au plus blasé des fans de films d’horreur.

La représentation de l’horreur fantastique côtoie l’horreur de la guerre, bien réelle, qui prend forme dans les souvenirs du Cheval et de la prise de Troie. Le film est à la hauteur de ce chapitre, lui aussi aux frontières du réalisme, dans la représentation d’un Cheval de Troie singulier planté dans le sable (référence à la statue de la Liberté de la fin de la Planète des Singes), dans la présence irréelle d’Agamemnon et les armures des Troyens. Ulysse et les siens ont connu la sauvagerie, et elle les a envahis, un peu comme le Jacob Singer de l’Echelle de Jacob. C’est particulièrement visible dans les comportements de certains compagnons et dans leur propension au pillage. Peut-être moins chez Ulysse qui enfouie son trauma et sa culpabilité sous plusieurs couches de déni et un souhait inconscient de ne plus revenir chez lui. Cet Ulysse porté par Matt Damon est un personnage Nolanien typique, un homme aux talents exceptionnels, une sorte de Prométhée qui s’est fait dépasser par sa création. Lorsqu’il réalise ce qu’elle a entraîné, il est déjà trop tard. Comme Bruce Wayne lorsqu’il réalise que la création de Batman entraîne une escalade des fous costumés, comme Oppenheimer lorsqu’il voit l’usage qui est fait de la bombe H. La ruse du cheval de Troie a détruit les fondements sur lesquels reposaient toutes ces sociétés, et la destruction de ses règles précipitera sa civilisation dans l’obscurantisme. Dans la confession qu’il fait à Pénélope en mendiant, on sent ployer toute le remords d’avoir été cette étincelle qui a fait brûler son monde. La résonance de Nolan avec son époque est là, dans cette idée d’un âge d’or qui prend fin lorsque la règle majeure qui définit un monde vole en éclat. Dans la peur d’un délitement qui fait écho au délitement actuel de toutes les règles de droit international et de la notion même de vérité.

Et puis il y’a Ithaque, pas forcément la partie la plus mémorable, mais qui reste tout de même de haute tenue. Anne Hattaway campe une Pénélope digne et d’une maturité qui surprend face à un Robert Pattinson qu’on aime détester et à un Tom Holland qui s’accroche, dans une composition plus fine que son rôle de boy next door habituel. On retient de ces intrigues de banquets la fidélité des alliés d’Ulysse, qui ne se limite pas à sa famille. Les moments les plus poignants, qui touchent réellement, concernent le vieil aveugle Mentor et le chien Argos. On retient aussi le retour d’Ulysse semblable à un acte de foi, la seule et unique chose qui peut encore le mener chez lui alors qu’il a tout perdu, y compris son âme. On retient aussi l’attente et l’espoir de ce retour, cette fidélité à un passé même s’il n’y a aucune preuve qu’il sera amené à revenir un jour. On a souvent connu Christopher Nolan comme un cérébral adepte du réalisme et du twist malin. Avec cette Odyssée , il montre qu’il est aussi un humaniste convaincu et un conteur hors-pair.

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