Her Private Hell

Dans l’univers de poseurs aux néons roses de NWR, une jeune actrice nommé Elle fait la connaissance de Hunter, une influenceuse venue vivre dans la tour où Elle vit avec Johnny Thunders, son papa réalisateur, et Dominique, sa belle-mère qui fut autrefois sa meilleure amie. Alors que Hunter découvre ce petit monde et se fascine pour le glamour des poseurs, Johnny Thunders racontre à ses actrices protégées la légende de l’homme en cuir, une sorte de croquemitaine aux gants en diamant qui apparaît avec la brume et cherche inlassablement sa fille portée disparue, kidnappant au passage les filles des autres. Elle et Hunter sont bientôt témoins du meurtre sauvage d’une de leurs voisines par le même homme en cuir. Pendant ce temps, un militaire nommé K est à la recherche de l’homme en cuir qu’il soupçonne d’avoir enlevé sa fille des années auparavant. Cette quête est devenue une obsession qui l’entraîne dans les bas-fonds de Tokyo. Pour récupérer sa fille, il devra rejoindre l’univers de poseurs aux néons roses entouré de brume et tuer l’homme en cuir. Pendant ce temps, Elle traverse une crise d’identité et commence à perdre pied alors que les meurtres se multiplient autour d’elle.

Her Private Hell est le retour au long métrage de Nicolas Winding Refn (aka NWR) dix ans après The Neon Demon. Entre temps, NWR a développé un site web qu’il qualifie de musée du cinéma populaire et créé deux séries, Too Old to Die Young pour Prime et Copenhagen Cowboy pour Netflix et, suite à un problème cardiaque, il est mort pendant 25 minutes, puis est revenu à la vie « grâce à l’électricité ». Le réalisateur connu pour son humilité en parle comme d’une expérience qui a changé sa perception de la vie. Cette expérience aurait réactivé son besoin de faire des films, mais il ne savait plus comment en faire un. Alors il s’est penché vers ce que le cinéma pourrait être dans le futur, avec des modes de narration rappelant le scrolling, composé de multitudes expériences individuelles (1).

A la vision de My Private Hell, on peut effectivement constater que la narration est éclatée et de façon plus prosaïque, qu’elle n’intéresse plus du tout le réalisateur. Il aurait pu être un prolongement de The Neon Demon au regard de l’univers féminin et du rapport à l’apparence de ses personnages, mais il en est aussi éloigné qu’il l’est de Only God Forgives. La lenteur, la composition des cadres, la stylisation à outrance, ce qui était encore des motifs au service d’un récit dans ces deux films s’est transformé dans les deux séries de NWR en une fin en soi. My Private Hell est un prolongement cinéma des temps qui s’étirent de Too Old to Die Young et de Copenhagen Cowboy transposé dans un univers tellement factice qu’il n’en est plus réel, et où la narration et les personnages sont des prétextes à explorer le sensoriel.

My Private Hell est en somme un film où on pioche des expériences. Une scène pourra toucher les sens, tout comme la suivante pourra indifférer, et celle qui suivra encore interloquer le cinéphile. Et chose nouvelle, l’humour noir et provocateur des autres films et séries de NWR est totalement absente. My Private Hell est une régurgitation de style premier dégré sans but précis qui vise à réduire ses personnages à leur plus simple expression, une réflexion pop sur la perte de l’être cher qui effleure son sujet derrière le fétichisme visuel omniprésent. Le réalisateur aura même réussi à tirer de Sophie Thatcher (Yellowjackets, The Heretic), une des jeunes actrices les plus talentueuses du moment, une interprétation incohérente et en roue libre. Bref, quand il n’attire pas l’oeil ou l’oreille ou quand il ne suscite pas un haussement de sourcil de stupéfaction (la scène WTF du film que tournent les personnages), le film est globalement chiant pour le commun des mortels, mais pas pour NWR, et c’est là le principal.

Pourtant, My Private Hell regorge de plans superbes et la musique somptueuse de Pino Donaggio (le même qui a composé la BO du Carrie de Brian de Palma) l’emporte parfois vers une sorte de fable dépouillée à l’extrème, à la limite d’un opéra. On sent le plaisir de l’expérimentation, mais ce qui touche au final, ce sont les rares moments – même musicaux – où on peut encore créer cette connexion avec le récit. On aimerait bien que NWR achève cette phase particulièrement abstraite pour qu’il retrouve l’esprit des films viscéraux qui ont construit sa cinéphilie. Car passé le visionnage de celui-ci, on n’en retient pas grand chose.

(1) Voir le numéro d’octobre de la revue anglaise Sight and Sound, Nicolas Winding Refn s’y confie à Dario Argento dans une sympathique interview.

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