Nosferatu

Entré dans les salles non sans ironie au milieu des films familiaux de Noël, le troisième Nosferatu est une réinterprétation ténébreuse du classique de F.W Murnau. La première qui ait été réalisé par un anglo-saxon. Mais Robert Eggers (The Witch, The Northman) n’a jamais caché qu’il puisait son inspiration sur notre Vieux Continent, dans les cinémas froids, atmosphériques et très théoriques des Bergman et Tarkovski. L’action se déroule donc toujours entre les Carpates et l’Allemagne du XIXème, lieux rêvés pour les couleurs ternes et les clair obscurs. Du pain béni pour l’américain qui a carrément répudié The Northman, le film le plus coloré et accessible de sa courte carrière. Si vous aimez voir des ombres plus que des personnages, si vous aimez être enfermés dans un cadre, torturé par le hors-champ, si vous sursautez à un son organique et caverneux qui fait crépiter les chairs (assez proche de la conception sonore des films de Denis Villeneuve) et si vous avez une conception romantique du gore au premier degré, ce Nosferatu pourrait être le meilleur film que vous aurez vu depuis longtemps. Il est théoriquement unique en son genre, poussant tout les boutons de la sidération, du désespoir et de l’oppression au maximum. Il est plastiquement superbe. Il est aussi trop long (rien d’étonnant pour un film d’horreur en 2024), particulièrement déprimant, et peut entraîner une certaine torpeur pour tout spectateur non occupé au jeu des comparaisons entre les trois versions. En somme, un exercice somptueux et ambitieux qu’on peut admirer, mais un film très peu divertissant.

Le Nosferatu de Murnau était à l’origine une adaptation du Dracula de Bram Stocker soucieuse de s’en éloigner suffisamment pour éviter des problèmes de droits. Le cinéaste allemand en avait profité pour incorporer une vision surnaturelle du langoureux Dracula. L’animalité du comte Orlok était autant soutenue par un physique repoussant, le fait que le film était muet et l’expressionnisme qui rendait chacune de ses apparitions spectrales. Eggers a choisi de faire un retour arrière par rapport au remake de Werner Herzog en attribuant à ses personnages une identité différente des personnages de Bram Stocker. Cette déférence est toute à son honneur, mais l’aura de son Nosferatu, aussi laid et bestial soit-il, renvoie quand même à un Dracula, certes déviant, dépouillé de son aspect romantique et désirable. Mais il reste plus proche du personnage de Stocker que la goule sanguinaire popularisée par Murnau. L’attirance qu’il inspire est morbide, mais réelle. Il n’existe qu’en tant que métaphore du mal et des pulsions de l’héroïne, en opposition à un amour sans concession, pur et chaste. Une métaphore très bavarde (il parle beaucoup !) à laquelle on préférera sans hésiter l’apparition mutique de 1923. Une métaphore du mal de l’héroïne exhaltée incarnée par Lily-Rose Depp autour de laquelle tourne tout l’univers de cette adaptation. Les autres nombreux personnages, invariablement vides, gravitent autour d’elle sans jamais pouvoir se révéler.

L’autre élément saillant de Nosferatu est qu’il apporte avec lui la la propagation d’une peste d’un nouveau genre, une nouveauté liée à la pandémie de grippe espagnole qui était alors encore très présente dans les esprits. Il y’avait un pont d’or pour faire ressortir les angoisses liées au confinement et à la propagation d’un virus dont on ne sait rien. Contre toute attente, Robert Eggers préfère épiloguer sur la sempiternelle opposition entre science et occulte qui aurait pu figurer dans toute adaptation fidèle du Dracula de Bram Stocker. En dépit de ces déceptions, on ne peut pas dire que ce nouveau Nosferatu est un mauvais film. C’est théoriquement une très belle oeuvre dont la montée en puissance de la première partie est exemplaire. Dommage qu’elle n’aboutisse qu’à une dernière partie éparpilée et à une conclusion qui laisse aussi peu de place à la poésie.

2 commentaires sur “Nosferatu

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  1. Comme très bien exposé en exergue, Nosferatu est avant tout une créature germanique, ici dévoyée par un anglo-saxon. Eggers opère donc un rapprochement avec l’œuvre de Stoker tout en gardant l’habillage du film original, la situant soixante ans avant la publication du roman. On peut en contester les choix formels, mais aussi s’interroger sur la pertinence du fond qui fait la part belle aux obscurantismes. Eggers continue de s’éloigner des charmes qui avaient su me séduire au temps de « The Witch ».

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