Dans la course au paraître des Oscars, il arrive parfois qu’un film parvienne à percer le rideau des heureux élus en restant véritablement authentique, sans chercher à cocher toutes les cases nécessaires. Il y’en a eu au moins trois cette année : Anora , Je suis toujours là et A Real Pain. Certes, A Real Pain a de quoi faire des appels du pied dans le milieu académique. C’est un film qui reprend (faussement) le modèle du road movie familial initiatique qui a porté le cinéma indépendant américain depuis Little Miss Sunshine. C’est la deuxième réalisation de l’acteur Jesse Eisenberg, connu pour s’engager dans des projets intéressants et originaux. En plus d’adapter son propre scénario, il s’alloue une belle équipe de producteurs, parmi laquelle l’habituée des Oscars Emma Stone et il embarque dans sa distribution Kieran Culkin, un des héros de la série la plus récompensée de ses dernières années (Succession). Mais en dépit de ces atouts, A Real Pain est un film cérébral qui prend réellement son temps pour provoquer l’émotion et qui, sous ses allures de comédie dramatique indie, pourra parler à beaucoup de spectateurs.
Suite au décès de leur grand-mère, les cousins David (Jesse Eisenberg) et Benji (Kieran Culkin) décident d’effectuer un voyage organisé en Pologne pour découvrir le pays où elle a vécu ses jeunes années avant d’émigrer aux Etats-Unis. Les deux hommes ont eu une enfance fusionnelle, mais ils se sont éloignés suite à la récente paternité de David. Introverti et angoissé, David peine à suivre l’exhubérance et la nature sociable de son cousin. Celui-ci va nettement compliquer leur séjour en voyage organisé dédié à la mémoire de la Shoah. Mais l’attitude sans gêne et autocentrée de Benji dissimule des fêlures profondes qui laissent le cousin dans une forme d’impuissance à l’aider.

La dépression est un sujet délicat qui n’a aucun appel cinématographique et Jesse Eisenberg a, en ce sens, a eu raison de l’aborder en l’enrobant de comédie. Dès la première scène, l’interaction entre les deux personnages nous pousse en avant dans le film : Les échanges entre Jesse Eisenberg dans son habituel numéro de nerd taiseux et Kieran Culkin dans un prolongement à peine déguisé du Roman Roy sans filtre et désespéremment cynique de Succession est savoureuse, pétillante et rythmée. L’acteur peut remercier son réalisateur/scénariste/partenaire de jeu car son Oscar est plus la récompense d’une alchimie de contraires que d’une performance. Cette alchimie est autant basée sur leur capacité à se répondre que sur la gestuelle, le background de non-dit qui se dévoile progressivement, mais que le spectateur peut vite déchiffrer. La progression se créé par touches, sans explosion, dans une fausse platitude illustrée par l’interprétation mélancolique de morceaux pour piano de Chopin.
A Real Pain a beau être un road-movie indie, c’est plus un appel à l’aide qu’un film feel good. Il est même bien plus proche d’Aftersun que de Little Miss Sunshine dans sa façon dé-romantisé d’aborder la dépression, à la fois du point de vue du dépressif et de son « accompagnant ». Il fait aussi un état des lieux pertinent sur des générations d’américains en quête de sens, qui ne savent véritablement plus ce qu’ils doivent chercher et comment se projeter dans l’avenir. Ce vide ressenti cherche à être comblé à travers le tourisme d’un passé de plus en plus lointain et de plus en plus hors de portée. La perte de l’aieul (dont la vie a eu une direction et une signification) symbolise alors un repère en moins dans cette quête de sens. A Real Pain est au final bien pessimiste. Il exprime qu’aucun retour aux sources ne saurait être plus qu’un pansement sur une blessure bien plus profonde à l’échelle d’une génération.

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