La Bataille de Gaulle – Partie 1 : L’ Age de Fer

Dès sa gestation, le diptyque La Bataille de Gaulle a nourri des ambitions qu’on pouvait considérer comme démesurées pour un film français, même à grand spectacle. Bien avant que Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo ne viennent mettre Pathé sur le rail des blockbusters à succès, son président Jérôme Seydoux souhaitait produire une fresque ambitieuse sur la France Libre et le général De Gaulle. Un sujet qui n’avait jusqu’ici pas été traîté à la hauteur de son potentiel, si ce n’est par le prisme resserré de quelques grands films sur la Résistance (l’Armée des Ombres de Melville, La Bataille du Rail de René Clair…). La volonté de centrer cette « fresque » sur le volet politique et la difficile reconnaissance internationale de la France Libre telle que De Gaulle la voyait est en soi une belle originalité.

C’est aussi un beau choix de casting qu’effectue Pathé en mettant Antonin Baudry sur le projet. Polytechnicien et ancien diplomate, Baudry a une bonne connaissance des arcanes de la politique qu’il a pu partager sous le nom de plume d’Abel Lanzac dans la célèbre bédé Quai d’Orsay par laquelle il relate la crise Irakienne de 2002 vue du cabinet du Ministère des Affaires Etrangères. Il a pu co-écrire l’adaptation ciné de Quai d’Orsay avec Bertrand Tavernier et en 2019, réaliser son premier film Le Chant du Loup (2019), un thriller très réussi dans le milieu des sous-mariniers français. Baudry co-écrit avec Bérénice Villa les scénarios des deux films de La Bataille de Gaulle en s’inspirant de l’ouvrage de l’historien britannique Julian T. Jackson, qui est également consultant historique sur le film. Mais des consultants historiques ne garantissent pas une reconstitution documentaire des évènements et le terme « s’inspirer » est important. Par leur nature de divertissement à grand spectacle et pour des raisons d’efficacité dramatique, les films s’autorisent des libertés avec l’histoire via des personnages fictifs et des raccourcis, des simplifications plus à même de faire assimiler des évènements complexes au sein d’une oeuvre très dense. Ces simplifications servent aussi à appuyer le propos du film et à soutenir sa charge émotionnelle, car on peut le dire, le premier volet de La Bataille de Gaulle possède un souffle, quelque chose de plutôt rare dans le cinéma français contemporain.

Ce souffle dépasse l’efficacité de la dernière adaptation du Comte de Monte-Cristo et même la simple hagiographie qu’on est en droit d’attendre d’un biopic d’un homme presque unanimement salué. L’ Age de Fer, qui couvre la période de l’Appel du 18 juin 1940 jusqu’à l’assassinat de l’amiral Darlan à Alger, s’emploie à embrasser tous les aspects de son sujet pour les mêler dans un film qui parvient à posséder sa propre unité. Thriller Politique, Film Historique avec images documentaires à l’appui, Drame et Film de Guerre orienté vers l’action se cotoient dans les 2h30 d’un volet très dense. Grand admirateur du cinéma hong-kongais, Antonin Baudry avoue avoir puisé son inspiration dans les Il était une fois en Chine de Tsui Hark plus que dans la tradition des films historiques français, et toute proportions formelles gardées, on arrive à percevoir dans L’Age de Fer un peu du souffle et de l’ambition qui animait ces films. Ce volet donne à voir les difficultés à faire reconnaître l’idée que la France n’est plus représentée par le gouvernement français de Pétain, mais par des français qui refusent de se considérés vaincus par les Allemands.

L’Age de Fer se construit d’abord dans un montage alterné entre l’Angleterre et la France. D’un côté le volet politique : Le gouvernement anglais mené par un Winston Churchill (Simon Russell Beale, à la hauteur du rôle) qui penche affectivement pour De Gaulle, mais qui compte bien l’instrumentaliser pour défendre les intérêts du Royaume-Uni. Mais ce Don Quichotte inflexible de général français – qui revit sous les traits et le charisme d’un Simon Abkarian impeccablement maquillé qui incarne littéralement son personnage – refuse de céder sur son idée que la France reste dans le camp allié et sur ses grands principes. Les grandes figures de la France Libre (Leclerc, König etc…) se constituent difficilement autour de lui, et on pourrait croire à tort qu’on va évoluer dans 2h30 de « film de cabinet ». De l’autre côté un jeune homme qui sert en apparence de figure universelle du jeune résistant. A travers ses yeux, on voit les soubresauts de cette idée d’une France invaincue dans l’esprit de jeunes français et les difficultés à construire un embryon de révolte. Ce volet français est un peu plus faible que le volet britannique, mais il se révèle essentiel de par la conclusion du premier fim et pour traduire la propagation de l’idée défendue par De Gaulle.

Le scope s’aggrandit ensuite pour voir l’entrée en guerre de l’Amérique, et surtout pour s’étendre aux colonies africaines, succursale de l’essor de la France Libre. L’Age de Fer insiste grandement sur cet épisode africain, remettant au centre un pan historique mal connu de la seconde guerre mondiale et se dirigeant vers le point d’orgue de ce premier volet : La bataille de Bir Hakeim, un gros morceau de cinéma d’action porté par de grands enjeux, une réalisation inspirée, une bande originale poignante et un beau suspens. Ce focus sur l’importance stratégique de l’Afrique révèle aussi – en filigrane – l’ambivalence des revendications de souveraineté pour une France qui repose encore sur son empire colonial, une ambivalence qui pose le germe de la dissolution de cet empire. L’autre surprise de ce premier volet est la quasi absence des Allemands, qui sont le sujet des conversations, mais rarement à l’écran. Ce parti pris se révèle ingénieux car il permet de garder toujours la focale sur les Alliés et d’éviter de faire intervenir le point de vue de l’Axe. Ainsi on prend mieux conscience que l’Après-Guerre se dessinait déjà au coeur du conflit et que la question de la domination politique, plus que toute autre idée, était au centre des Alliances.

Ce premier volet est donc une belle surprise à la hauteur de ses ambitions et un bel exemple de film français à grand spectacle réussi. Il parvient à rendre vivantes toutes les problématiques d’une époque décisive pour notre pays et il reconstruit des personnages incarnés et complexes à ceux qui ne sont pour beaucoup que des noms de rue ou un vague souvenir des cours d’Histoire. L’Age de Fer permet aussi de comprendre un peu mieux la position actuelle de la France, et par extension de l’Europe, qui défend bec et ongles des principes que beaucoup prennent pour de la faiblesse. L’affrontement entre la RealPolitik internationale et les idées de la France Libre introduit dans ce premier film sera d’ailleurs tout le propos du second volet J’écris ton nom, qui ouvrira un peu plus son scope vers l’Amérique.

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