Fresh

Quel est le point commun entre Yojimbo d’Akira Kurosawa, Pour une poignée de dollars de Sergio Leone, le chef d’œuvre des frères Coen Millers’ Crossing et Fresh, le premier film de Boaz Yakin ?

Les quatre films évoluent dans des milieux et des époques différentes : Le Japon des Samouraïs, le Mexique westernien, le film de gangsters des années 20 et le film de gang des années 90. Mais ils partagent un même canevas qui est celui de Moisson Rouge, un des premiers succès du roman noir que l’écrivain américain Dashiell Hammett écrivit en 1929.

Sorti en 1994, Fresh n’a rien à envier à ces prestigieux aînés mais il ne bénéficie pas de leur notoriété, c’est le moins qu’on puisse écrire. Jusqu’à 2026, il n’avait pas connu les honneurs d’une sortie en DVD, ni en BluRay dans nos contrées, ce qui peut expliquer qu’il soit tombé dans l’oubli. Mais Badlands corrige heureusement le tir en sortant cet été une édition BluRay qui reprend la restauration 4K effectuée par Studio Canal. Ce nouvel écrin rend justice à un film unique, intemporel (bien qu’il s’inscrive dans un contexte 90’s), une curiosité de son époque et un premier essai d’une maîtrise exceptionnelle.

Pas encore sorti de l’enfance, Fresh survit dans un ghetto de New-York entre l’école et les deals d’héroïne et de crack qu’il assure pour deux gros bonnets du coin. Intelligent, taiseux et fiable, il se fait une place et un nom dans un milieu. Mais un évènement tragique va nourrir son besoin de sortir du ghetto coûte que coûte. Il le fera à sa manière, en tirant des ficelles qui semblent trop grandes pour lui.

En 1994, Boyz’n the Hood (John Singleton,1991), Menace II Society (les frères Hughes,1993) et les films de Spike Lee ont lancé le phénomène des « Hood Movies », un équivalent pour la culture rap US de ce qu’était le cinéma Blaxploitation dans les années 70 pour le funk et la soul. Un cinéma qui emprunte les codes, le langage et la violence de le rue et qui est intimement lié à un genre musical. En apparence, Fresh s’inscrit dans cette mouvance, avec son ghetto plus vrai que nature et son héros qui évolue dans un monde violent, sans autre règle que celle de la débrouille et de la dope. Mais l’apparence se fissure très vite, car Fresh est plus un film un récit initiatique désenchanté, un film indépendant qui a ses propres règles qu’un film qui s’inscrit dans une culture et un genre.

Sa particularité la plus notable est que le ghetto est vu à travers les yeux d’un enfant. Fresh a acquis les codes de la rue, mais son point de vue ne ressemble à aucun personnage déjà vu dans les « Hood Movies ». Il est très mûr pour son âge, peu bavard (contrairement aux héros de ces films) et il ne semble pas appartenir pleinement à l’univers dans lequel il évolue. Le réalisateur Boaz Yakin a vécu une enfance un peu déracinée où il n’était nulle part vraiment à sa place. Il insuffle à cet enfant remarquablement interprété par le jeune Sean Nelson (dont c’est le premier rôle, chapeau bas !) la maturité et la contenance de l’outcast, de celui qui arrive à se sortir de son monde pour le penser. Mais même s’il en porte certaines caractéristiques malgré son jeune âge, Fresh n’est pas l’homme sans nom de Clint Eastwood, ni Tom Regan, le conseiller politique de l’ombre de Miller’s Crossing. C’est toujours un enfant qui s’abreuve de comic books, qui subit la violence de plein fouet et qui a besoin de repères.

Paradoxalement, son principal repère est un père absent. Fresh vit avec ses frères et sœurs dans l’appartement de sa tante, alors que son le père (Samuel L. Jackson, en route vers Pulp Fiction) passe ses journées à plumer des inconnus aux échecs dans le parc du coin. Le seul contact que Fresh peut espérer de ce vagabond se passe par l’intermédiaire d’une passion commune, le jeu d’échec, à travers lequel il enseigne la vie à son fils. A mesure que les enjeux de la rue deviennent plus grands pour le gamin, le ghetto se mue en échiquier et ses gangs deviennent des pions destinés à atteindre un objectif. Le film est précurseur de cette utilisation du jeu d’échec comme métaphore de la survie dans le ghetto, qui serait plus tard l’élément le plus saillant de la première saison de la série Sur Ecoute (le fameux « jeu »). Cette métaphore est la seule expression visible des desseins du héros du film, qui partage un point commun supplémentaire avec le héros de Miller’s crossing interprété par Gabriel Byrne. Il est un pokerface complet. Jusqu’à la fin du film, on ne saura jamais quelle pièce du jeu d’échec il cherche à protéger, et s’il cherche même à en protéger une. Cette opacité du jeu de Fresh fait que le film gagne encore à la revoyure, car sa stratégie apparaît alors d’une logique implacable, dans ses rouages comme dans son exécution.

Une autre qualité de Fresh est qu’il reste encore intemporel en 2026. C’est son style visuel loin des modes, mais aussi la musique jazzy funk de Stewart Copeland (le batteur de police) qui lui permettent de s’émanciper de l’étiquette hip-hop 90’s. Une victoire que Boaz Yakin doit à la société française Lumière qui avait à l’époque accordé le director’s cut à Lawrence Bender (producteur de Fresh, entre un Reservoir Dogs et un Pulp Fiction avec Quentin Tarantino). Le film fut ensuite vendu à Miramax avec la clause et Harvey Weinstein ne put pas y’intégrer du rap comme il l’aurait voulu.

Lawrence Bender et Boaz Yakin lors du tournage de Fresh

Fresh est la première réalisation de Boaz Yakin, mais à 28 ans, il n’était pas un petit nouveau à Hollywood. Il avait déjà signé les scénarios du Punisher avec Dolf Lundgren et de la Relève de Clint Eastwood, ce dernier film lui ayant permis d’observer Eastwood réaliser un film (on a vu pire école…). On aurait bien du mal à cacher que le réalisateur a quasi-intégralement storyboardé son film. Il se dégage de chaque scène le soucis du bon plan, du montage adéquat, de garder à l’écran un scénario qui ne comporte aucun gras. S’il n’atteint pas la perfection formelle de Miller’s Crossing, Fresh possède la même unité et la même cohérence interne. Il a aussi cette émotion rentrée, mais contrairement à la mécanique coennienne digne et distinguée, elle explose ici dans les moments charnières du récit. On ne peut qu’être soufflé par la réalisation de la scène du match de basket et par l’émotion qui se dégage de la scène finale. En prime, nous avons le plaisir de retrouver Giancarlo Esposito, acteur habitué de Spike Lee et futur Gus Fring de Breaking Bad et Better Call Saul.

Pour toutes ces raisons, Fresh est un film indispensable et un BluRay qui va s’user rapidement. On remercie chaudement Badlands de nous avoir offert cette édition agrémentée des bonus fait maison dont ils ont le secret. Au menu un livret, une contextualisation par Aurélien Chappuis qui met en relief les spécificités du film au regard des « hood movies » et une interview fleuve très intéressante de Boaz Yakin réalisée pour l’occasion.

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