The Strangers – 곡성 – The Wailing

10 ans avant Hope (en salles depuis le 28 octobre), le réalisateur coréen Nah Hong-jin, alors auteur de The Chaser (2008) et The Murderer (2011), quittait le polar urbain pour se poser dans un petit village montagnard nommé Gosksung. Un lieu en apparence calme, gouverné par la superstition. Mais des meurtres barbares y étaient bientôt commis par des villageois physiquement marqués et pris d’une transe incontrôlable. Dans ce contexte, la contagion impressionne et déclenche les hypothèses les plus barrées, parmi lesquelles le suspect serait un japonais vivant dans la forêt, que beaucoup disent être un fantôme cannibale qui possède les habitants. Pas le plus fier représentant de la loi, Jon Goo (Kwak Do-won) n’est pas non plus le meilleur des pères. Impressionné par l’ampleur des événements, il en vient à son tour à soupçonner le japonais qui lui apparaît dans des cauchemars. Mais le drame touche bientôt sa famille quand sa petite fille est contaminée par le même mal. Le policier se perd alors dans un jeu infernal, dont des forces supérieures tirent les ficelles.


Une pluie torrentielle, une police dépassée, brutale et maladroite, une pointe d’humour absurde et la gravité qui se dévoile par touches pour innerver le film : le polar coréen rural tel que consacré par le superbe Memories Of Murder de Bong Joon-ho est un bon point de départ pour Na Hong-jin. Son film déviera pourtant de cet environnement balisé pour explorer l’horreur graphique des bandes d’infectés, les sons tonitruants des rites vaudous et même le vigilante movie. Cette valse des ambiances est réussie, même si inhabituelle pour le très empirique auteur de The Chaser. Na Hong-jin tient d’ordinaire davantage son inspiration des faits divers que de grandes idées, si l’on excepte le chaos politique qui se dégage de ses deux premières œuvres. Ici point de critique de la cité et de ceux qui la gouvernent, mais un panorama de la complexité religieuse des contrées reculées de la Corée du Sud. The Strangers met en avant le chamanisme, déviation du bouddhisme local et croyance majoritaire dans les territoires montagnards, auquel le cinéaste mêle un christianisme rampant, de l’épigraphe qui introduit le récit à la révélation finale, dévoilement grotesque mais réussi de l’entité qui œuvre contre les villageois.


The Strangers est de ces films qui soignent le réalisme de leur contexte pour rendre l’élément surnaturel plus percutant et plus réel. On peut à ce niveau le rapprocher de L’Exorciste. Comme William Friedkin, Na Hon-jin est passé par le polar avant le cinéma d’horreur, et il possède la même maîtrise dans l’exposition du quotidien, esquissant la même réalité organique, la même unité tangible aux rapports familiaux de l’anti-héros, à l’enquête et aux brutales manifestations surnaturelles. A travers une bande-son spectrale et des plans d’ensemble de la nature, fixes et froids, le cinéaste installe le poste d’observation des entités supérieures, dont la vue d’ensemble englobe les petites gens comme autant de proies. Na Hong-jin y joue avec les points de vue selon l’une ou l’autre des deux grandes entités impliquées, protectrice ou prédatrice, afin de préparer le jeu du chat et de la souris du dernier acte.


L’autre point de capillarité de l’irrationnel au réel est le rêve. A travers les premières visions de l’anti-héros, prolongement d’épisodes du monde réel, le spectateur perd pied et se met à considérer l’hypothèse fantastique comme une piste plausible. Alors que le cauchemar absorbe les repères même de la réalité, on se retrouve aussi démuni que le policier incarné par Kwak Do-Won, comme hanté par l’incarnation spectrale du japonais Jun Kunimura, impressionnant en rôdeur charognard. Dès lors, les réactions du flic deviendront de plus en plus irrationnelles et le condamneront à n’être plus qu’un pion sur l’échiquier.



The Strangers, pousse chacune de ses références dans ses retranchements sur plus de deux heures trente qui pourraient épuiser. Mais le long-métrage laisse constamment aux aguets, dans une tension et une implication constante tant le jeune représentant de la vague coréenne des années 2000, Na Hong-jin, parvint à conjuguer avec une insolente maîtrise les leçons de grands cinéastes occidentaux et la sensibilité propre à son pays. On s’attendait à le revoir hanter nos écrans avec d’autres pépites. Il faura fallu attendre 10 ans pour voir Nah Hong-Jin reprendre la casquette de réalisateur sur un long-métrage. Autant dire que l’attente de Hope après sa présentation au festival de Cannes fut fébrile.

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