La Fortuna

La plateforme de streaming française Sooner issue de la fusion de Filmo et Univerciné a vu le jour le 3 février dernier et elle propose déjà un beau catalogue diversifié : Plus de 1300 films avec un renouvellement de 50 par mois, sélectionnés avec amour puisqu’on y trouve une bonne partie des filmos de David Lynch et David Cronenberg, l’hilarant Hundred of Beavers, Steppenwolf, Beau is Afraid, une floppée de films Troma et bien d’autres pelloches de qualité chroniquées ici-même. Parmi la poignée de séries européennes déjà disponibles se trouve un morceau de choix puisqu’il s’agit de La Fortuna, seule série showrunnée par Alejandro Amenábar diffusée sur la plateforme espagnole Movistar+ en 2021, mais inédite en nos contrées. Co-scénariste et réalisateur des six épisodes de cette mini-série, le réalisateur talentueux et discret des Autres et d’Agora part à l’abordage de l’Histoire de l’Espagne dans cette série d’aventure moderne, comme il l’avait fait dans Lettre à Franco et comme il le ferait de nouveau en 2025 avec son Cervantès avant Don Quichotte.

La Fortuna est une adaptation du roman graphique El tesoro del Cisne Negro (Le Trésor du Cygne Noir) qui conte la découverte d’un trésor espagnol datant du début du XIXème par un chasseur de trésors américain. Un nombre important de pièces qui ont coulé lors de l’abbatage par des anglais d’un navire espagnol au large de Gibraltar, évènement dramatique qui mena à une guerre entre l’Angleterre et l’Espagne. Le chasseur de trésors rappatrie le précieux, qu’il compte bien s’approprier, en Amérique. C’était compter sans une poignée de fonctionnaires du ministère de la Culture espagnol et un avocat Etatsunien, qui feront tout pour ramener ce trésor en ces terres. Mais la lutte sera rude face au magnat influent qui compte utiliser tous les atouts – pas très fair play – qu’un pilleur à l’américaine peut avoir dans ses manches.

Amenábar relève le défi de nous entraîner dans une chasse au trésor moderne où les pirates ont le mauvais rôle face à des représentants de l’Etat. Pas très glamour comme renversement ? Mais pourtant très pertinent, puisque ce récit met en scènes avec quelques années d’avance l’opposition qui s’amorce entre une Europe défenseuse d’Histoire et de culture et une Amérique qui porte plus que jamais sur un piédestal le personnage de l’aventurier « conquérant » sans foi ni loi. L’opposition peut paraître simpliste, et elle n’est pas systématique dans la série (le système judiciaire Etatsunien est montré sous un bon jour), mais elle inscrit l’aventure comme une fable destinée à inspirer les espagnols (et les européens, par extension), une sorte de David contre Goliath qui résonne encore plus en ce début d’année 2026. Mais cette fable n’a rien de romanesque puisque dans notre époque moderne, se réapproprier un trésor passe par des tractations politiques, administratives, judiciaires et logistiques. Ainsi chacun des épisodes de cette mini-série expose un défi à relever par le jeune héros Don Quichotesque (fan du commandant Cousteau !) Álex Ventura (Álvaro Mel), diplomate propre sur lui très prometteur qui se retrouve dans un bureau et qui voit dans cette affaire une sacré aubaine pour quitter l’enfer sédentaire du Ministère le plus désargenté d’Espagne. Il trouvera dans cet aventure l’amour avec une collègue aussi libertaire que complexe (Ana Polvorosa), le soutien d’un ministre de la culture atypique (Karra Elejalde) et l’amitié d’un américain attaché à leur cause.

Cet américain est incarné par Clarke Peters, l’inoubliable Lester de Sur Ecoute, une autre série qui s’était donnée pour mission de rendre passionnante une virée au coeur des méandres administratifs. La Fortuna est loin d’avoir les galons (et le souffle) du chef d’oeuvre de David Simon, mais on peut difficilement penser que la présence de l’acteur est fortuite alors que les deux oeuvres s’acharnent à nous attacher à des personnages peu glamours qui doivent exercer leur mission avec les lourdeurs et les limites du système dans lequel ils évoluent. Peters obtient ici son meilleur rôle depuis sur Ecoute, un opposant institutionnel parfait au charismatique Stanley Tucci. Bien qu’elle comporte quelques séquences historiques convaincantes, La Fortuna est de facture aussi modeste que peut l’être une série espagnole (malgré tout épaulée par la chaîne américaine AMC), mais la réalisation d’Amenabar, la photographie de qualité, son rythme soutenu, son côté dépaysant et le cap qu’elle parvient à tenir lui confère un petit quelque chose de plus, particulièrement attachant. L’enthousiasme de ses créateurs est palpable, et on a aucune peine à comprendre ce qui a pu toucher le réalisateur d’Agora dans cette lutte pour la sauvegarde d’un bien commun. Une aventure captivante et lumineuse qui prouve une fois de plus qu’en matière de séries espagnoles, il n’y a pas que Netflix qui compte.

Le réalisateur et son casting Historique

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