Dans le premier pays producteur de cinéma au monde, il y’a autant de cinémas que de langues parlées. Le réalisateur indien S.S. Rajamouli vient du cinéma du Sud-Ouest de l’Inde en langue Telugu (communément appelé Tollywood). Il démarre la réalisation au début des années 2000, réalise en 2009 le film de fantasy Maghadeera, alors plus important budget accordé à un film telugu, et accède trois ans plus tard à une reconnaissance publique et critique avec sa fable vengeresse animalière Eega. Il se lance ensuite dans la fresque La Legende de Baahubali (2015 et 2017) qui le propulse encore plus haut et le consacre en son pays. Puis vient RRR (2022), blockbuster bulldozer irrésistible qui permet au réalisateur d’ouvrir une brèche importante dans le mur qui sépare les cinémas indiens du public occidental. Un Oscar de la meilleure chanson plus tard et devant la renommée grandissante de SS Rajamouli dans les cercles « cinéphiles », l’éditeur Carlotta se lance dans des ressorties cinéma et production de belles éditions BluRay pour valoriser ces films inestimables dans nos contrées. Après Baahubali, c’est à Eega et RRR de connaître cet été les honneurs de ressorties. Une belle occasion pour SS Rajamouli de toucher le public français. Nous avons attendu fébrilement la venue en France du réalisateur car en matière de blockbuster, il a jeté un gros pavé dans la mare. En termes d’intensité émotionnelle, de mélange des genres, d’action et de grand spectacle, son cinéma nous offre ce qu’il y’a eu de mieux depuis plus de 20 ans, et peut-être même depuis Le Retour du Roi de Peter Jackson.

S.S. Rajamouli à l’assaut de la Cinémathèque Française – Photo : Carlotta
Entre autres évènements, le réalisateur a accepté avec plaisir l’invitation de Costa Gavras, Président de la cinémathèque française, pour participer à une rétrospective d’un week-end centrée sur ses plus grands films. Une reconnaissance doublement inhabituelle puisqu’elle consacre un réalisateur indien contemporain qui œuvre ouvertement dans un cinéma populaire à grand spectacle. Selon la coutume consacrée depuis près d’une décennie à la cinémathèque française, SS Rajamouli a rejoint les autres noms prestigieux de réalisateurs et d’acteurs français et internationaux qui se voient attribués une plaque sur un fauteuil de la salle Henri Langlois. L’introduction de sa courte rétrospective osait (comme trop souvent) parler de quelque chose d’inédit. Mais c’est plus l’équilibre de tous les ingrédients que les ingrédients en eux-mêmes qui rendent ses films aussi uniques. Des films au cœur résolument indien, mais aux thèmes suffisamment universels pour parler à chaque être humain.
Du 26 au 28 juin 2026, ce fut l’occasion de célébrer le cinéma le plus productif du monde et de vérifier que lentement et sûrement, il pénètre les écrans d’occident pour offrir une alternative en couleurs aux blockbusters américains.
RISE, ROAR, REVOLT
Avant la projection de RRR pour ouvrir ce week-end, nous avons droit à deux bandes-annonces des prochains projets de Rajamouli. En tant que producteur, le nouveau volet en animation de sa fresque Baahubali, The Eternal War. A la réalisation, le très attendu Varanasi, qui sortira également en 2027. Le réalisateur en parle comme d’une sorte d’Indiana Jones, puis de l’histoire de l’aventure d’un père et de son fils. Enigmatique et visiblement grandiose.
La majeure partie du public français n’avait pas eu la chance de voir RRR en salles lors de sa sortie française en 2022. C’était donc une occasion pour le chef d’œuvre de Rajamouli de s’épanouir dans son milieu naturel. Qu’est-ce que RRR ? c’est la réunion de deux révolutionnaires indiens des années 1920 qui ne se sont jamais rencontrés. S.S Rajamouli a imaginé des circonstances qui auraient conduit à leur rencontre et à faire des deux hommes les meilleurs amis du monde. Dans RRR, il y’a du drame, de la violence (un peu édulcorée), de l’action, mais aussi beaucoup d’humour et même des incursions dans la comédie romantique. Le tout baigné dans l’équilibre savant dont nous avons parlé plus tôt. RRR c’est plus de 3h de spectacle sans une seconde de gras.
On pourra arguer que le vrai milieu naturel de RRR sera la projection sur l’écran géant du grand Rex ce 30 juin – où le réalisateur est aussi invité. La salle est la plus grande d’Europe – parfait pour un blockbuster de cette trempe – et les lieux sont régulièrement investis par la diaspora indienne nord-parisienne pour des projections en AVP de films indiens. Le public indien vit chaque projection de ces films majeurs comme un match de foot. Mais ils étaient aussi présents dans la salle Henri Langlois en cette soirée chaude du 26 juin 2026, et ils ont réservé au public habitué une version light mais enthousiaste de ce dont ils sont capables. Bref, un spectacle dépaysant et magnifique qui a fait de nombreux heureux. La sortie de la projection a eu son lot de pouces levés et d’acquis à la cause. On peut dire que Carlotta a bien visé. Dès la première projection, le contrat de découverte est rempli.

LE LEGENDAIRE BAAHUBALI et MASTER-CLASS
Le programme est dense pour le jour suivant : Les deux parties de La Légende de Baahubali et la master-class du réalisateur.

Baahubali a eu les honneurs d’une sortie en salles en novembre dernier pour ses 10 ans, mais dans une version compressée en un seul et unique film. C’est donc aussi une première occasion de découvrir en salles la version en deux parties pour une grande majorité du public, y compris celles et ceux qui l’ont déjà vue sur Netflix ou via le BluRay sorti chez Carlotta. La Légende de Baahubali est la fresque monumentale qui a achevé la reconnaissance de S.S Rajamouli en son pays et a accéléré, dans le sillage d’autres films l’émergence d’un cinéma « panindien » avec des grosses machines doublées et produites dans différents dialectes.
A peine remis d’une bataille à couper le souffle et du cliffhanger de la première partie de Baahubali, nous voilà prêts à accueillir le réalisateur pour plus d’une heure de masterclass coanimée par Christophe Gans qui, en plus d’être le réalisateur de Silent Hill et du Pacte des Loups, reste un des plus grands connaisseurs des cinémas asiatiques de la création. C’est un S.S Rajamouli reconnaissant qui foule le pied de la cinémathèque, qui remercie encore la cinémathèque française de l’avoir invité. Il parle du statut du cinéma en Inde, qui s’apparente à une religion. Il s’étend sur le côté « entreprise familiale » de ses films. Le père de S.S Rajamouli, V. Vijayendra Prasad a scénarisé une grande partie de ses films. Son fils en est le producteur, sa femme la costumière et les cousines et cousins y travaillent aussi. Cette dynastisation du cinéma est courante en Inde, et le réalisateur l’envisage plus comme une chance de prouver par la suite ses qualités qu’une situation de népotisme.

S.S Rajamouli est aussi interrogé sur les difficultés de fabriquer un film « pan-indien ». Selon lui, plus qu’une question de langue, la plus grande difficulté est de parvenir à faire naître une émotion qui puisse toucher l’ensemble des régions – et extensivement des pays. Sur l’ensemble de l’entretien, SS Rajamouli sera resté cohérent sur la ligne de son cinéma : L’action est inutile sans l’attachement émotionnel, et il n’arrive à exprimer une émotion autrement que dans l’action. Rajamouli a grandi à l’école des comic books, une émotion lui dictera une action précise et vice-versa. La genèse de Bahubali prend elle-même source dans deux idées/images poignantes : Une catastrophe qui avait fait émerger l’image d’une femme couverte de boue portant à bout de bras son bébé pour qu’il soit épargné, et celle d’un homme contant fièrement le récit d’un souverain aimé de tous qui a été trahi… lui-même. S.S Rajamouli se donne pour objectif de faire naître des émotions liées à des thèmes universels, même si le coeur de son cinéma reste indien. Cela explique sans doute la facilité avec laquelle le public européen aura été touché par ses films durant ce week-end.
DEDICACE et MOUCHE VENGERESSE
En ce dimanche 28 juin 2026 toujours aussi brûlant, nous avons dû faire l’impasse sur la comédie Maryada Ramanna (2010), mais nous avons pu arriver à temps pour la séance de dédicace du réalisateur. Une heure et une certaine discipline (un article pour chaque personne) aura permis de faire passer tout le monde. Patient et souriant, S.S Rajamouli n’en aura pas laissé un.e seul.e sur le carreau. A peine sorti de cette rencontre grisante, nous rejoignons d’un pas pressé la salle Henri Langlois pour la dernière projection de ce week-end, le singulier Eega qui – de l’aveu du réalisateur – était à l’époque de sa sortie un véritable coup de poker sur sa carrière.
Le jeune Nani s’emploie depuis deux ans à conquérir le cœur de sa voisine Bindu. S’il n’obtient que des sourires polis, son enthousiasme n’est guère entamé. Alors qu’il atteint enfin son but, Nani est lâchement assassiné par Sudeep, homme d’affaire et séducteur sans scrupules qui n’a pas supporté que Bindu lui préfère son voisin. Il se réincarne en une mouche bien décidée à poursuivre et punir le coupable.

Une idée aussi incongrue aurait pu vite aboutir à un nanar intergalactique mais le talent conjugué de S.S Rajamouli et V. Vijayendra Prasad parvient à conférer à cette mouche en images de synthèse toute l’humanité et les caractéristiques de l’acteur incarnant Nani, plus une certaine malice guerrière. Eega semble avoir été envisagé comme un super challenge où chaque nouveau défi est résolu par une idée visuelle renversante. Comment représenter le point de vue d’un insecte à conscience humaine ? Comment rendre la menace d’une mouche aussi importante que celle d’un être humain ? Comment parvenir à créer un lien avec l’être aimé quand on n’est plus qu’un insecte ?
Eega est un beau mélange de comédie noire, de comédie romantique, de drame, de fantastique et même d’horreur relevé par une réalisation très dynamique, souvent virevoltante. A l’instar des projets fous des débuts de Sam Raimi et Peter Jackson, on ressent l’enthousiasme de l’entreprise et un potentiel de créativité qui ne demande qu’à trouver un plus grand terrain pour s’épanouir. Très participatif, le public de la cinémathèque française a visiblement trouvé son compte et a terminé la séance sur une standing ovation.
Eega est dans toutes les bonnes salles obscures depuis le 24 juin et disponible en BluRay depuis le 16 juin.
RRR resortira en salles le 29 juillet 2026.


