Hill Street Blues – Saison 4

La saison 1983-1984 amorce rétrospectivement une nouvelle ère pour Hill Street Blues, et pas seulement via un générique qui fait peau neuve. C’est un glissement lent qui n’est perceptible que lorsqu’on regarde les premiers et derniers épisodes de cette saison 4. L’imprévisibilité du quotidien des officiers avait toujours su être contrebalancée par une (relative) stabilité des coéquipiers, par la connaissance des antagonistes (pour beaucoup politiques) et un commissariat qui demeuraient le même, avec ses coups d’éclats journaliers et ses passages obligés. Un quotidien bien huilé. Cette saison est la première saison de tous les dangers.

Alors à la moitié de sa vie (Hill Street Blues comptera sept saisons au total), il est normal qu’une série cherche à bouger les lignes pour maintenir l’intérêt du téléspectateur. Celle-ci est venu à de nombreuses reprises attaquer ses fondations, souvent de façon temporaire pour les tester, et progressivement, elle a ouvert des brèches un peu plus durables (parfois sur trois ou quatre épisodes) pour toujours revenir au statu quo. Le catalyseur du glissement hors de ce statu quo n’est pas l’audimat. Les audiences de la série sont toujours confortables en cette saison 4. Certes, l’intérêt faiblit un peu, puisqu’à la même plage horaire des jeudis à 22h, Hill Street Blues retombe de la 23ème à 32ème place au classement des séries aux USA. C’est un drame bien réel, la disparition d’un acteur qui assurait un équilibre à la série, qui fait que les choses ne pourront plus revenir à ce qu’elles étaient. Il s’agit alors de trouver de nouvelles façons d’avancer et de nouveaux atouts. Steven Bochco et son équipe sont sur un terrain vierge, et vu les difficultés de survie de la série, il y’a fort à parier qu’ils ne s’imaginaient pas à aller aussi loin.

La deuxième partie de cette saison 4 est une tentative audacieuse et inspirée de faire gagner à la série cette nouvelle dynamique, une entre-deux riche en rebondissements et relevé d’un humour un peu plus présent qui fait un tant soit peu oublier la mélancolie que traînent les lieux. L’équipe de scénaristes menée par Steven Bochco et David Milch se déleste d’Anthony Yerkovich (parti sur Miami Vice) et donne plus d’importance au vétéran – et futur showrunner – Jeffrey Lewis ainsi qu’à Mark Frost. C’est une équipe rôdée qui n’a pas encore cédé aux facilités du soap-opera, et qui considère toujours ses personnages comme des professionnels confrontés à des situations certes extrêmes, mais vraisemblables. Un groupe de camarades confronté au pire de la société et qui, même lorsqu’ils sortent du cadre, sont capables de s’arroger la sympathie du public. Au dernier épisode de cette saison 4, Hill Street Blues a gardé le cap et ne s’est pas reniée, en dépit des difficultés rencontrées.

AUX URNES !

La politique a souvent dopé le côté satirique de la série à travers le personnage de Fletcher Daniels (John Cypher), caricature du chef de police cynique en course pour devenir maire. Les élections à la mairie sont le fil rouge du premier tiers de la saison. Les projets des ambitieux impactent lourdement le quotidien des officiers d’Hill Street. L’adjoint Mahoney se voit accéder au poste de chef de la police à l’élection de Daniels. Il fait ressentir son dédain de Frank Furillo et sa réprobation de la façon dont il gère son commissariat. Belker sera la première victime de cet excès de zèle, Washington et LaRue suivront. Pendant ce temps, le concurrent démocrate de Daniels développe son projet «Dante». En l’espace de deux épisodes, Ben Fisk aura réussi l’exploit d’être pris en otage, puis de connaître une mort brutale et absurde comme Hill Street Blues sait parfois nous en donner. Mais la voie est loin d’être dégagée pour le chef Daniels.

Lors d’une opération, l’officier de Hill Street Mike Perez tue accidentellement Jimmy Robson, un enfant qui avait brandi une arme factice et avait fait semblant de tirer sur l’officier lorsqu’il est entré dans l’appartement. Daniels met la pression sur Furillo pour charger la mère de l’enfant de négligence afin que la bavure ne l’éclabousse pas. L’épisode est d’une grande puissance grâce à la performance de l’actrice Alfre Woodard (qui lui valut un Emmy Award), stupéfiante en mère digne qui fait face à l’horreur des évènements de façon inattendue. Il est aussi d’une grande complexité, car s’inspirant d’un fait réel et caractérisant le genre de situations inextricables auxquels les policiers peuvent être confrontés. Dans l’épisode suivant, le chef adjoint prend très mal les projets de Daniels de faire de Furillo le nouveau chef de la police. Il dénoncera publiquement Daniels et Furillo sur les projets d’inculpation de la mère de l’enfant. Attaqué sur le sujet par son nouvel opposant Ozzie Cleveland, Daniels perd les élections. Le nouveau maire Cleveland et Frank Furillo partent dès lors sur un mauvais pied.

Alfre Woodard dans un rôle impressionant

LA SOLITUDE DES CAPITAINES

Au cœur d’une machine politique corrompue, Frank Furillo doit jouer finement pour ne pas se faire broyer et préserver ses agents. La première moitié de la saison 4 est marquée par les agissements d’un tueur de flics qui met en danger les officiers de police de tous les commissariats lors de leurs interventions. Un tueur qui se révélera être bien plus proche des policiers que tout le monde l’aurait soupçonné. Cette affaire télescope une nouvelle affaire de corruption au sein de la Brigade des Mœurs de Midtown lorsque l’officiers Nichols – la petite amie de Hill – est abattue en service par un copycat du tueur de flics (4-12 Nichols From Heaven). Plusieurs policiers des mœurs tomberont à l’issue d’une opération sous couverture, dévoilant l’inaptitude du capitaine Jerry Fuchs à exercer ses fonctions. Passif face à la gangrène dans son commissariat, Fuchs incarne l’anti-Furillo, le capitaine qui en est venu à se dédouaner de ses responsabilités. La chute est brutale pour ce capitaine, humilié, qui ne peut même plus bénéficier du soutien de longue date de Furillo et qui doit abandonner son badge.

Furillo au coeur de la tourmente

Mais le capitaine de Hill Street n’a lui aussi jamais été aussi proche de sa chute. Alors qu’il se montre critique vis-à-vis d’une opération ordonnée par le nouveau maire, Furillo est jeté en pâture aux médias par le chef Daniels. Non satisfait des excuses formulées, le maire le démet de ses fonctions. C’est un mauvais concours de circonstance car Joyce Davenport vient de témoigner contre deux dangereux tueurs. L’avocate comptait sur la position de son mari pour bénéficier d’une protection policière. Dépouillé de son grade et impuissant à aider sa femme, Furillo manque de replonger dans l’alcool. Dans l’épisode suivant, Les officiers les plus intègres de Hill Street flirteront avec l’illégalité pour récupérer leur capitaine et protéger Davenport. Nutcracker Suite (4-19) est un épisode dense qui parle de l’aptitude des gens décents à faire des actes qui ne leur ressemblent pas dans des situations inextricables. Il met aussi en valeur l’effet vertueux du management de Furillo, comparé à celui de Jerry Fuchs. C’est aussi un épisode pivot de la série qui questionne les repères moraux du téléspectateur à travers l’œil du nouveau venu, Harry Garibaldi, critique des choix des officiers lors de cet épisode. Le retour aux fonctions du chef ne suffira pas à sauver le couple Davenport/Furillo, malmené par leurs professions respectives, et la saison finira sur une séparation temporaire.

HILL STREET EN DEUIL

En ouverture de l’épisode 7 diffusé le 24 novembre 1983, un carton sur fond noir déroule ce message « Michael Conrad died November 22, 1983. Hill Street Blues is a living tribute to his memory. Rest in Peace » (« Michael Conrad est mort le 22 novembre 1983. Hill Street Blues est un hommage vivant à sa mémoire. Reposes en paix »). Celui qui incarnait le sergent Phil Esterhaus, animateur des roll calls de chaque début d’épisode depuis le premier, venait de succomber d’une longue lutte contre le cancer. La production de la série faisait que les téléspectateurs pourraient encore voir Michael Conrad pendant les trois épisodes suivants. Puis les roll call seraient dévolus au sergent Goldblume en raison d’examens médicaux que subiraient Esterhaus, laissant deviner dans un troublant parallèle entre réalité et fiction que l’acteur n’était alors plus en mesure de tenir son rôle.

C’est le très émouvant Grace Under Pressure (4-14) diffusé le 2 février 1984 qui acte du décès Michael Conrad. Lors du roll call de début d’épisode, Frank Furillo interrompt l’intervention de Goldblume pour annoncer que leur collègue vient de succomber d’une crise cardiaque. La réaction authentique des membres du casting à cette annonce est poignante. Toujours prompts à ne pas sombrer dans le drame sans le relever d’une note d’humour, les scénaristes auront tué leur personnage au beau milieu d’un acte sexuel avec l’insatiable Grace, fait qui ne manque pas de faire sourire ses collègues qui lui rendent hommage.

Le Sergeant Phil Esterhaus

Dans l’épisode suivant, Furillo lit un dernier roll call écrit par Phil Esterhaus avant sa mort, puis il disperse ses cendres sur Hill Street de façon symbolique. En dépit du quotidien qui se poursuit, la perte du sergent Esterhaus et de l’acteur Michael Conrad plonge Hill Street dans une atmosphère mélancolique, laissant un vide bien palpable. La grande réussite des scénaristes aura été d’intégrer cette perte à l’histoire et de la dépasser par la suite. Nombre de morts de personnages ont traversé l’histoire des séries tévés, et celle-ci est l’une des plus poignantes.

VENT DE CHANGEMENT

Le sergeant Lucille Bates

Après l’annonce de la mort du Sergeant Esterhaus vient la question de sa succession. Le Chef Daniels propose à Furillo les meilleurs candidats pour reprendre son poste, mais le capitaine a une autre idée en tête. Au début de la saison, les officiers Bates et Coffey ont passé l’examen de sergeant et Lucille Bates (Betty Thomas) est arrivée parmi les premiers. Il lui propose donc le poste et la difficile mission d’animer les roll calls en lieu et place de Phil Esterhaus. La première intervention du sergeant Bates est tendue, mais la sergeante parvient à trouver son ton, tout en gardant intact la mémoire de son prédécesseur. Cette promotion soudaine la force à abandonner le duo qu’elle formait avec son équipier Joe Coffey (Ed Marinaro) et à démarrer une nouvelle aventure. Ce dernier trouve une nouvelle partenaire en la personne de l’inspecteur Pilsky (incarnée par Jane Kaczmarek, la future Lois de Malcolm !) qui, comme beaucoup de nouvelles têtes, ne survivra pas à la saison. Orphelin de Lucille Bates, Joe Coffey multiplie les coéquipiers devient dans cette saison le parent pauvre des bleus de Hill Street. Tout au plus pourra t’on lui compter une intrigue vaguement intéressante avec la toute jeune Linda Hamilton, venue passer quelques épisodes dans la série avant de s’envoler vers le succès avec Terminator.

L’officier Pilsky (Jane Kaczmarek), victime de la déveine des débutants d’Hill Street

Linda Hamilton en Sandy Valpariso

Le duo Washington / LaRue fait aussi les frais d’un imprévu suite à une infection par la mononucléose de l’acteur Kiel Martin. J.D LaRue – qui vit jusqu’alors sa meilleure saison – sera donc absent des cinq derniers épisodes de cette saison 4 pour revenir faire une apparition de dernière minute qui atteste qu’il reviendra bien pour la saison suivante. Pour le remplacer auprès de Washington, les scénaristes introduisent Harry Garibaldi (Ken Olin) qui sera amené à devenir un régulier dans la série. Belle gueule et impulsivité dans le style de LaRue, Garibaldi apporte d’abord un regard extérieur critique sur le commissariat, alors en situation de crise, puis il s’intègre progressivement aux missions. Reste à voir si les scénaristes sauront lui donner suffisamment de consistance pour qu’il mérite sa place. L’absence de J.D Larue met paradoxalement la lumière sur sa moitié Neil Washington (Taurean Blaque), qui interagit plus avec les autres officiers et s’arroge de meilleurs moments en solo.

Harry Garibaldi, un nouveau venu amené à durer

LES VALEURS SURES

Dans cette saison tourmentée, le détective Mick Belker reste le meilleur atout du show. Malmené sur le début de la saison par le chef adjoint Mahoney et profondément affecté par la perte d’Esterhaus, il poursuit son quotidien de missions sous couverture tantôt dangereuses, tantôt ubuesques. La plus mémorable est celle qu’il mène au sein d’un réseau de mafieux sur la fin de la saison. Il faudra attendre l’épisode 9 de la saison (Honk if you’re a Goose) pour constater que le couple qu’il forme avec Robin Tattaglia tient toujours. L’ancienne rookie transférée dans un autre commissariat réapparaîtra à plusieurs occasions dans la saison. Belker la soutient lorsque terrifiée par le meurtre de l’agent Nichols, elle hésitera à reprendre ses rondes. Elle est aussi présente pour célébrer la mémoire d’Esterhaus. Dans le méta The End of Logan’s Run (4-17), les scénaristes se décident enfin à aborder la malédiction de Belker, qui était jusqu’ici un des gimmicks de Hill Street Blues. Depuis les débuts de la série, Belker voit mourir dans ses bras la plupart des doux-dingues auxquels il s’est attaché. Dans cet épisode, c’est le cas du pickpocket qu’il recevait régulièrement au commissariat. Persuadé de porter malheur à tous les gens qu’il aime, il rompt avec Robin. Mais celle-ci refuse la rupture et le rassure. L’épisode acte d’une nouvelle étape dans la lente, mais certaine évolution du personnage.

Hill et Renko restent le couple de coéquipiers le plus stable de Hill Street. Hill connaît l’enfer du jeu au début de cette saison 4. Après avoir gagné une grosse somme à une lotterie, il perd pied et devient une tout autre personne. C’est une belle occasion pour Michael Warren de sortir de sa zone de confort du « gentil garçon ». Mais il ne sera pas mis en danger très longtemps. Son véritable coup dur de la saison sera la perte de sa petite amie, l’agent Nichols, et la découverte de son double jeu avec les détectives corrompus du commissariat de Fuchs. Andy Renko est le grand gagnant de cette saison, puisqu’il la conclura avec un mariage. C’est une longue route pour l’officier célibataire endurci pour accepter de faire sa vie avec la sympathique Daryl Ann. Lors du très dense Nutcracker Suite (4.19), il est convaincu par son coéquipier Hill et par l’histoire de Jesus Martinez et de sa jeune compagne qui fait écho à la sienne et il accepte d’être père et mari. L’angoisse ne partira pas, et il lui faudra une discussion avec son capitaine pour accepter. Le mariage de Renko et Darryl Ann permet de conclure sur une note d’espoir la saison la plus noire de la série – jusqu’ici.

CONSERVER L’EQUILIBRE

Hill Street Blues a vite trouvé un équilibre savant entre le drame et la comédie, entre le feuilleton et le loner, qu’elle entretient encore sur cette saison. Cet équilibre se fait au parfois aux dépens de certains personnages dont la fonction est de l’entretenir, et qui sont interdits d’évoluer. Le personnage de Fay connaît sur cette année une aventure avec Henry Goldblume qui aurait pu la faire évoluer, mais les scénaristes renvoient la balle au centre, condamnant Barbara Bosson à revenir vers Frank Furillo. Le lieutenant Hunter commet une tentative de suicide qui est stoppée ingénieusement par LaRue dans un épisode qui révèle l’intensité de ses principes. Puis il devient une girouette qui multiplie les sollicitations auprès de toutes les femmes du générique. Le lieutenant Calletano connaît un revirement intéressant lorsqu’il fait chanter Daniels pour récupérer son capitaine, mais il est presque aussitôt renvoyé à son rôle de contrepied comique.

L’apparition « gag » de Jeffrey Tambor

Pour faire sortir ces personnages de leur niche, une solution se trouve dans l’incorporation de nouveaux personnages comiques récurrents. C’est ce que tentent Steven Bochco et son équipe lorsqu’ils font revenir l’avocat Wachtel incarné par Jeffrey Tambor (Arrested Development, Hellboy) et en le plongeant une quête d’identité sexuelle, puis en juge fantasque qui annonce le ton des séries de David E. Kelley. Tambor est talentueux, mais il dénote complètement avec le ton de Hill Street Blues. Lorsque le personnage apparaît lors d’une prise d’otage, le sautage de requin n’est pas loin. A l’avant-garde de la série feuilleton, Hill Street Blues construit cette évolution de personnages sur plusieurs saisons qui deviendrait la norme de la majorité des séries dans le futur, et il est normal – rétrospectivement – que ses scénaristes avancent au radar. L’essentiel est d’avoir toujours cette envie de suivre les personnages semaine après semaine et plus de quarante ans après, il est assez bluffant que les moments les plus intenses de cette saison 4 ont toujours cette capacité à embarquer le téléspectateur des années 2020.

5 épisodes à

4.01 – Here’s Adventure, Here’s Romance

4.07- Goodbye, Mr Scripps

4.14 – Grace Under Pressure

4.17 – Parting is such sweep sorrow

4.19 – Nutcracker Suite

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