32ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

Du 29 janvier au 2 février 2025, la Revanche du Film fait escale dans les Vosges pour la 32ème édition du festival international du film fantastique de Gérardmer.

Jour 1

Rien de tel qu’un beau classique pour démarrer le festival de 2025. Direction la salle du Casino sous un ciel pluvieux pour découvrir (enfin) la Résidence de l’uruguayen Narciso Ibanez Serrador. Souvent cité comme une inspiration par de nombreux réalisateurs de fantastique hispanophones, il nous entraîne en France au XIXème, dans un internat de correction pour jeunes filles « à problèmes » dirigé avec sévérité par Madame Fourneau. La directrice garde jalousement son fils de 16 ans de fréquenter les élèves de l’internat alors que le gamin développe des habitudes de voyeur. Une nouvelle arrivante découvre à ses dépens les règles de l’institution. Une menace pèse sur les jeunes filles qui cherchent à fuir…

Sept ans avant les révoltés de l’an 2000 et ses enfants tueurs, Narciso Ibanez Serrador savait déjà faire monter la tension. La Résidence arbore des allures de film gothique typique du fantastique des années 60 pour cumuler les ruptures avec ce classicisme. Enfermés dans ce monde à part qui finit par dicter ses propres règles, les pensionnaires se heurtent à une menace qui tarde à se révéler, puis redevient sourde alors que l’intrigue progresse. En nous immergeant dans ce quotidien, le réalisateur étonne d’autant plus avec ses incursions brèves et brutales dans le giallo et une subversion plutôt habile des règles du film d’horreur. Même si la résolution était sous nos yeux, on prend beaucoup de plaisir à se laisser enfermer entre les murs de ce somptueux manoir filmé avec l’ampleur qu’il mérite.

Le temps d’un repos, nos bagages se posent à la MCL où le réalisateur Christophe Gans nous présente un classique du cinéma japonais, Onibaba de Kaneto Shindo. Un film de 1965 qui n’a pas grand-chose à voir avec les fantômes. Il nous conduit dans le Japon du XIVème en pleine guerre des samourais. Dans un pays ruiné, une femme d’âge mûr et sa belle-fille survivent en tuant les déserteurs de fronts, pillant leur corps des objets précieux pour les revendre. Elles entassent leurs corps dans un grand trou. Ce quotidien de survie est troublé par la désertion du compagnon d’armes du fils, qui vient chercher refuge et leur annonce que celui-ci a été tué lors de leur fuite. La belle-fille est attirée par l’homme oisif qui passe son temps à la draguer. Menacée de solitude et dans sa survie, la vieille femme est prête à tous les stratagèmes pour garder la belle-fille sur le droit chemin.

Onibaba excelle à décrire la tension entre ces trois personnages qui évoluent dans le seul décor des champs. Un immense terrain de sacrifice où le danger peut surgir de tous les côtés. Shindo était un réalisateur progressiste, et il savait mettre en valeur le personnage tragique incarné par sa femme et muse Nobuko Otowa autant que la désolation provoquée par les combats. Onibaba n’est pas un film fantastique, mais les apparitions masquées de la deuxième partie du film hantent au même titre que l’apparition démoniaque du Rendez-vous avec la peur de Jacques Tourneur. Une preuve qu’une atmosphère savamment dosée peut brouiller les repères de la réalité.

Retour au Casino avec Last Stop : Rocafort Station de Luis Prieto, co-production Netflix hors compétition qui joue sur une légende urbaine tenace suite à une série de suicides dans le métro de Barcelone. Une nouvelle employée orpheline est entraînée malgré elle dans ce qui semble être une malédiction, qui fait écho au meurtre sauvage d’une famille deux décennies auparavant. Le flic qui avait arrêté le forcené (Javier Guttierez, figure bien connue des films de genre ibérique), devenu alcoolique, va aider la jeune femme à découvrir la vérité derrière le mystère.

Ce thriller dans le métro ne se démarque que trop peu du tout venant des polars urbains espagnols avec élément fantastique déployés par Netflix et Amazon Prime ces dernière années pour susciter autre chose qu’un intérêt poli. Reste une représentation du mal efficace dans la figure d’un chien malsain qui apparaît aux personnages aux portes de la mort. Ce cerbère à une tête bouffe la vedette à chacune de ses apparitions. On ne déflorera pas un twist « choc » qui aurait pu faire son petit effet il y’a 20 ans.

Jour 2

Les dirigeants du G7 sont réunis dans un château en Allemagne en bordure de forêt pour préparer leur déclaration. Perdus dans leurs discussions abstraites, ils découvrent que tout leur personnel a disparu. Ils s’enfoncent dans la forêt pour les retrouver et découvrent peu à peu ce que cache cette absence.

En compétition du festival, Rumours a ce qu’il faut pour être le gros bonnet du festival. Il porte la marque du réalisateur Guy Maddin, créateur d’atmosphère surréaliste, qui s’est flanquée de deux acolytes depuis le début des années 2010, Evan & Galen Johnson. Le collectif s’est alloué les services d’un casting trois étoiles pour incarner ses dirigeants du G7 : Cate Blanchett pour l’Allemagne, Denis Ménochet pour la France, Charles Dance pour les USA, Roy Dupuis pour le Canada, Takehiro Hira pour le japon, Nikki Amuka Bird pour l’Angleterre, Rolando Ravello pour l’Italie. Ce casting charismatique permet de bien faire passer la pilule et à créer une comédie du ridicule efficace. Débarrassée des journalistes et de ses suivants, cette belle brochette d’acteurs ramène les enjeux mondiaux à des joutes verbales qui côtoient parfois des tensions amoureuses. De vrais problèmes nombrilistes alors qu’on se rend compte avec eux qu’il y’a quelque chose de pourri au-delà de cette forêt allemande, qui contamine peut-être l’ensemble de notre monde.

Celles et ceux pour qui le côté verbeux de Rumours aura provoqué des maux de tête pourront se reposer devant Azrael. Ce survival Post-Apo également en compétition se déroule dans un monde où plus personne ne parle. Nous voilà donc dans un film (presque) intégralement muet porté par l’énergie de Samara Weaving. Quasiment en temps réel, Azrael suit la cavale d’une jeune femme capturée et donnée en sacrifice à de mystérieuses créatures du bois par une secte toute aussi muette. Réalisateur du sympathique Cheap Thrills en 2013, E.L Katz renoue avec une horreur primale plutôt efficace qui fait parfois penser à un The Descent à la surface. La particularité d’Azrael est de ne pas s’étendre sur son contexte, de conserver un mystère qui se poursuit jusqu’à sa conclusion, elle aussi sujette à de nombreuses interprétations. Ce mystère participe de l’immersion dans un film au concept casse-gueule. L’exercice est plutôt bien réussi. Si le film ne rentrera pas dans les annales, c’est une belle série B peu avare en gore qui mérite amplement sa présence dans un festival du cinéma fantastique.

Jour 3

Sous un soleil radieux, la journée démarre au Casino avec Oditty, un film qui a déjà posé ses valises dans de nombreux festivals. On y suit une aveugle qui a développé des capacités de médium en touchant les objets, qui enquête sur le meurtre de sa sœur jumelle. Elle s’invite dans la maison du crime avec une créature pas très rassurante alors que le beau-frère est en train de refaire sa vie. Oditty ménage une intro angoissante et une première partie qui tient ses promesses dans la montée de la tension. Tout est fait pour nous guider vers un film de monstre sanguinaire, jusqu’à un twist plus réaliste qui renverse un peu la sauce. Le monstre n’est pas qui l’on croit, et la créature servira une certaine forme d’auto-justice pour l’héroïne. Bien réalisé et tendu, Oditty fait le boulot sans mériter pour autant la réputation de chef d’oeuvre de l’horreur qu’il se traîne partout où il passe. Oddity est disponible sur la plateforme Insomnia accessible via Canal +.

Toujours au Casino, la légende d’Ochi est un film pour enfants qui jure un peu dans le reste de la sélection, entre merveilleux, récit d’apprentissage et récit social. C’est l’histoire d’une petite communauté dans les Carpates qui subit des attaques d’animaux. Des bébêtes sauvages, les Ochis sont accusés des atatques et de nombreuses expéditions punitives sont menées par le père de la jeune Yuri et ses scouts chasseurs. Mais Yuri se sent un peu au-delà de tout ça. Elle secoure un petit Ochi et se met en tête de traverser la forêt pour l’aider à retrouver ses parents. Sa quête la mènera à retrouver sa propre mère et son courage ouvrira l’esprit de ses proches. Plutôt beau et correctement réalisé, ce premier long de l’américain Isaiah Saxon est prometteur. Malgré la circonscription de la communauté et le peu de personnages, son monde reste crédible et la jeune Helena Zengel flanquée de sa petite créature mignonne emporte l’adhésion des festivaliers au cuir dur habitués à l’horreur. Autour d’elle, les prolifiques Willem Dafoe et Emily Watson, et Finn « Strangers Things » Wolfhard. La Légende d’Ochi est peut-être un film pour enfants, mais c’est un des plus réussis de ce festival.

On conclut cette journée au Casino par Companion, qui était également en ouverture du festival, et curieusement en salles depuis mercredi (les organisateurs ne se sont pas foulés). Ce premier long porté par le réalisateur Drew Hancock gagne à être connu, mais aussi à ne pas trop être dévoilé. Une femme est invitée à un dîner d’amis avec son compagnon dans la grande demeure d’un Russe. Très amoureuse, elle découvrira que toute la petite bande n’est pas ce qu’elle croyait, y compris son mari…et elle-même ! Cette femme c’est Sophie Thatcher, une jeune actrice épatante et charismatique qu’on a beaucoup aimé dans Yellowjackets et dans The Heretic. A l’instar de sa collègue de Yellowjackets Ella Purnell sur Fallout, l’actrice trouve enfin un rôle principal à sa mesure face à un Jack Quaid toujours typecasté dans le rôle de gentil garçon qui cache une enflure et notre Guillermo de What we do in the shadows. Companion est un beau mélange de comédie dramatique enlevée et d’anticipation sur un thème qui n’en sera bientôt plus (de l’anticipation).

Jour 4

Un riche Sud-Coréen expatrié aux Etats-Unis y fait appel à deux chamanes car il pense que les problèmes de son bébé, comme de tous les premiers nés de sa famille, est lié à un ancêtre décédé. Les chamanes l’orientent vers un géomancien et son associé expert en rite funéraire. Ces derniers seront à même de calmer la colère du défunt en brûlant la sépulture. Lorsqu’il découvre le lieu de la sépulture du défunt, le géomancien refuse de l’exhumer. Devant l’insistance de tous, un rite est pratiqué. L’exhumation va ammener de graves complications et la libération d’une force du passé sombre et incontrôlable.

Diffusé dans plusieurs festivals avant Gérardmer, Exhuma du Sud-Coréen Jang Jae-Yon contredit la tendance au remplissage et au manque de rythme des films d’horreur de plus de 2h. Ici, chaque élément a son importance pour établir une atmosphère et donner une cohérence globale au film. Il introduit habilement son sujet et sa progression dramatique est très bien menée puis relancée sur une deuxième partie avec de nouveaux enjeux. Le film nous immerge avec suffisamment de pédagogie et de réalisme dans un business de la spiritualité typique à la Corée du Sud, qui pourrait paraître obscur à l’européen non initié. En sa qualité de film d’horreur, Exhuma ne cherche pas seulement à distiller la peur et l’angoisse. Il traduit aussi cette menace en image sans glisser dans le ridicule. Bref, voilà un film maîtrisé, pas le meilleur dans son genre (The Strangers de Na Hong-Jin est toujours un sommet) mais suffisamment intéressant et bien mené pour passer un très bon moment.

On ne peut pas en dire autant de la dernière réalisation de l’ex ami des stars Steven Soderbergh, Presence, qui sort en salles ce 5 février. Au scénario David Koepp, qu’on ne présente plus, puisqu’il nous offra les adaptations de Jurassic Park, Spiderman, La Guerre des Mondes (…). Il réalisa également Hypnose, honnête thriller surnaturel au crépuscule des années 90 qui valide un certain intérêt pour le paranormal. La signature de ses deux routards du cinéma pouvait laisser plâner un doute sur la possibilité de faire un film original d’un énième film de manifestation surnaturelle / fantôme / concept. Le doute est levé dès les premières minutes. Présence est du Blumhouse Pictures déguisé qui ne présente pas beaucoup plus d’intérêt que ce que la firme nous propose dans le genre depuis Paranormal Activity.

Une famille moyenne s’installe dans une maison. La fille, hypersensible et affectée par la mort d’une de ses amies suite à une overdose, se met à sentir que des phénomènes surnaturels se produisent dans la maison. Nous pouvons voir ces phénomènes puisque le film est entièrement tourné en vue subjective du point de vue de la « présence » qui se déplace de façon fluide d’un bout à l’autre de la maison (concept). Avec l’entrée d’une nouvelle personne dans sa vie, nous comprenons vite que la présence est là pour prévenir un drame similaire qui menace l’héroïne. Koepp aurait pu soigner les dialogues et les interactions au sein de la famille afin de proposer une véritable valeur ajoutée, digne d’un scénariste de sa trempe. Malheureusement, le film n’a rien d’autre à proposer qu’une approche naturaliste et dépouillée de son sujet. Il propose 1h25 d’allignement de lieux communs et d’échanges d’une grande platitude (pour faire réel) qui provoquent l’ennui dans l’attente de la révélation du twist final. Ce twist plutôt novateur dans les règles des films de fantômes parvient tout juste à faire froncer un sourcil tant il est mal amené. Devant cette abdication dans l’écriture, les acteurs font de leur mieux, et cela nous permet au moins de revoir Lucy Liu dans un rôle de mère qui lui va bien.

Le grand prix de ce festival de Gérardmer, In a Violent Nature de l’américain Chris Nash, possède les mêmes écueils que Présence. Il nous décrit cliniquement les quelques heures de massacre d’un lointain cousin de Jason Vorhees réveillé de son sommeil par une bande de jeunes débiles. Comme par le passé, Johnny va régler ses comptes avec les bouseux du coin (qui l’ont tué de son vivant) et rendre un grand service à l’humanité en massacrant les jeunes débiles. Et puis c’est tout. Slasher d’un minimalisme extrême, In a Violent Nature mise à peu près tout tout sur son concept de filmer le boogeyman au plus près dans sa lente progression, non pas en vue subjective, mais de dos avec suffisamment de retrait pour ne pas l’impersonner (l’honneur est sauve !). C’est une progression lente et sans surprise ni parti pris, qui, en plus d’être prétentieuse, réussit l’exploit d’être moins intéressant que Scream 6 et plus idiot des Vendredi 13. In a Violent Nature est peut-être ce qu’on attend académiquement d’un film d’horreur en 2025, qu’il soit vide et désincarné au point qu’on puisse le remplir avec ce qu’on souhaite.

PALMARES 2025

Grand Prix : In a violent Nature de Chris Nash


Prix du jury : Rumours de Guy Maddin, Evan et Galen Johnson

Prix du jury : Exhuma de Jang Jae-hyun


Prix du public : Oddity de Damian McCarthy


Prix de la critique : Les Maudites de Pedro Martín-Calero


Prix du jury jeunes : Les Maudites de Pedro Martín-Calero


Grand prix du court-métrage : Les Liens du sang de Hakim Atoui

3 commentaires sur “32ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

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  1. Vieux souvenir que celui d’Onibaba. Le film doit toujours traîner sur une vieille VHS du grenier. Jamais cherché à le retrouver en br. Ça pourrait être une idée.
    Me voici tenté désormais par « Companion » sur lequel j’ai lu plusieurs échos favorables.
    En tout cas bravo pour ce compte-rendu éclairant. 👏

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