
Après le très bon R.M.N, le réalisateur roumain Cristian Mingiu est de retour, et pas forcément là où on l’attendrait. Dans un village au bout d’un fjord de Norvège, les Gheorghiu démarrent une nouvelle vie avec leurs cinq enfants. Suite à la mort des parents du père en Roumanie, le couple a préféré se rapprocher de la famille de la mère tout en gardant la rigidité d’un mode de vie catholique très traditionnaliste. Ils se lient d’amitié avec leurs voisins progressistes, les Halberg, et les enfants des deux familles deviennent inséparables. Mais quand les enseignants découvrent des ecchymoses sur le corps de l’aînée des enfants Gheorghiu, il apparaît élémentaire que l’éducation traditionnelle des nouveaux venus est à mettre en cause. Conformément à la procédure dans ce genre de cas, l’aide sociale à l’enfance retire les enfants au couple le temps que leur cas soit jugé.
La direction prise par Fjord surprend dès la première salve lancée à l’encontre du couple. On aurait pu s’attendre à un réquisitoire sur les bienfaits du systèmes de protection de l’enfance scandinave face à une éducation catholique rétrogade. Or, Mingiu en vient à dénoncer ce même système en empruntant, pour l’essentiel, le point de vue du couple Gheorghiu pris dans un étau judiciaire qui le laisse sans armes.

Dès la prise en charge du corps enseignant, le dossier est construit à charge des parents qui, du fait de leur religion et des origines du père, sont des coupables désignés. Les policiers interprètent les mots du père sans transcrire leurs nuances. Dès son déclenchement, la mécanique de la protection de l’enfance ne laisse aucune place au contradictoire. L’organisme déploie un nombre impressionnant de dispositifs défensifs contre ceux qu’il a d’ores et déjà jugé coupables, dans une froideur toute scandinave qui exclue tout dialogue. Le jugement qui s’en suit est bien plus orienté vers la condamnation du mode de vie traditionnel des accusés que vers la recherche de la vérité. Alors que les enfants sont séparés dans des familles d’accueil différentes, l’impression est forte qu’une victoire civilisationnelle, plus que la recherche de la vérité et l’intérêt des enfants se joue dans l’issue du procès.

Alors que les replis obscurantistes menacent l’Europe, cette position interpelle et fait réfléchir à bien des égards, et c’est probablement la meilleure réussite de Fjord que de nous faire nous questionner, nous faire réagir sur un sujet aussi clivant. Le but n’est pas de remettre en cause la protection de l’enfant face aux parents violents (un acquis à protéger), ni le progressisme des scandinaves. Le Festival de Cannes n’a pas été dupe, et il n’aurait jamais risqué d’accorder sa Palme d’Or à un film rétrograde, même s’il vient d’un de ses réalisateurs chouchous (Mingiu avait déjà obtenu une Palme en 2007 pour 4 mois, 3 semaine, 2 jours et depuis, il squatte la compétition à chaque film). Il est plus vraisemblablement d’interroger le rôle des institutions judiciaires dans la détente des polarisations que nous vivons à notre époque. Et plus spécifiquement, dans la génération d’un dialogue, la recherche d’une vérité commune là où celui-ci est de moins en moins possible dans les espaces publics. Lorsque le système judiciaire lui-même se politise, se braque, ne cherche plus à prouver, ni à juger des faits et des personnes, plus que des idées et des groupes, comment peux t’on encore parvenir à communiquer avec ce qu’on ne comprend pas ? Fjord ne parle pas au final d’un autre sujet que le sujet principal de RMN : l’impossibilité galopante de communiquer entre des groupes différents.
En ne nous montrant jamais de châtiment physique à l’écran, Mingiu a cherché à distiller le doute. Un doute qui joue avec nos croyances et qui avait pour vocation d’être résolu à l’issue du film (c’est le cas dans un procedural), mais nous n’en saurons rien au final rien de plus que ce que nous disent nos idées préconçues. Nous saurons juste que la polarisation du système finlandais a entravé la vérité, a fait le jeu des extrêmes, a renforcé le sentiment de victimisation des catholiques fondamentalistes partout dans le monde et a certainement privé ce petit village d’un atout précieux. Fjord n’est pas assez fort pour être une Palme d’Or, mais c’est film de son temps qui sait faire réagir et provoquer intelligemment le débat. Il nous offre en outre de beaux paysages et le plaisir de voir le très bon Sebastian Stan (The Apprentice) jouer dans un registre miniminaliste et dans sa langue d’origine, le roumain.




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