A la rentrée 1981, Hill Street Blues est devenue la série aux 21 nominations aux Emmy Awards, un nombre sans précédent qui suit le concert de louanges critiques. La série a trouvé un créneau stable sur NBC les jeudis soir en deuxième partie de soirée, après Arnold & Willy et Gimme a Break ! (Trois filles à la maison). Malgré cette programmation hasardeuse, le créneau fixe conduisit les bleus de Hill Street de la 87ème à la 28ème place au rang des séries de cette année-là. Un bond prodigieux qui récompensait la densité des épisodes et un meilleur équilibre dans la balance entre le drame (dominant la saison 1) et la comédie. Après la gravité de la fin de la saison 1, des sas de décompression rendent chaque épisode plus divertissant et incitent à plus d’attachement envers les personnages qui peuplent le commissariat de Hill Street.

Pluie de nominations et de récompenses pour le cast et l’équipe de Hill Street Blues aux Emmys du 13 septembre 1981

La routine » une journée au commissariat / un épisode » se poursuit avec son lot de surprises. Les roll calls qui ouvrent chaque journée aux environs de 7h continuent d’être un point de repère dans la précarité et le désordre de Hill Street. Ils sont toujours menés par le Sergent Phil Esterhaus et son sens de la formule inimitable, au milieu d’un style documentaire amateur, sans musique, dans des mouvements de caméra et des focus anarchiques sur la foule des flics qui démarrent leur journée. Ils structurent les grands enjeux de l’épisode, tout comme ils font la lumière sur les petits problèmes journaliers et de vie commune du commissariat de Hill Street. Les réactions qui suivent – discussions de fond anarchiques sur bande-son saturée – et une vue globale sur la vie du commissariat lancent les hostilités avant le départ des coéquipiers sur leurs patrouille quotidienne / opérations sous couverture et que les premières notes du générique démarrent. Un épisode majeur de la saison n’ouvrira pas sur un « roll call » (Of Mouse and Man – 2×12) mais – pas d’inquiétude – il se rattrapera ensuite, avant de lancer son générique.
Suite à une grève des scénaristes, la saison 2 de Hill Street Blues démarra tardivement le 29 octobre 1981 pour s’achever le 13 mai 1982. Elle perdit progressivement un de ses créateurs, Michael Kozoll qui avait quitté le poste de producteur exécutif à la fin de la saison 1, et qui abandonnerait complètement la série à l’issue de cette saison. Les intérêts de Kozoll s’orienteraient plus vers le cinéma et le succès de Rambo – dont il co-signa le scénario- cette année-là emporterait sans doute sa décision. Steven Bochco restait à la barre et il entendait bien faire de Hill Street Blues un laboratoire pour pousser les limites de la censure sur les séries tévé des network.

A 1000 lieux du flic bourru de l’Arme Fatale, Danny Glover lance les hostilités
La densité d’un épisode de Hill Street Blues est toujours aussi importante, portant parfois une dizaine d’intrigues en cours, dont certaines ne sont qu’en filigrane, sur plusieurs couches de feuilleton qui s’entrelacent avec brio. Il était alors commun de considérer dans l’industrie que les téléspectateurs ne pouvaient pas suivre plus de trois histoires dans un épisode. Les exécutifs de NBC qui ne pouvaient pas être aussi exigeants avaient tout juste préconisé pour cette saison 2 de mettre pour chaque épisode au moins une intrigue qui ait un début, un milieu et une fin – une directive qui serait plus ou moins suivie. Les dix-huit épisodes de cette saison 2 laissent la part belle aux grandes intrigues développées sur trois à quatre épisodes, sur la structure soap-opera/ feuilletonnante qui a réussi à la saison 1. Ces intrigues globales permettent de s’attarder sur des sujets de société déjà courants dans les intrigues en mode loner.
- La sortie de prison et l’arrivée en politique de Jesse John Hudson (Danny Glover) permet d’aborder la récupération pour des ambitions individuels des luttes de la communauté noire américaine. Ces luttes seront aussi au centre des préoccupations du syndicat qui a nommé l’officier Hill à sa tête, qui revendique un plus grand nombre de postes pour les policiers noirs.
- Les commissions anti-corruption dans la police sont le centre d’intrigues politiques qui enserrent le capitaine Furillo dans un étau. Il est notamment question du cas limite de Art Delgado, un officier en passe d’avoir sa retraite et dont le burnout a été dissimulé pour qu’il puisse attendre les vingt ans de service.
- La criminalité ordinaire est mise en lumière lorsqu’une procureure appréciée de tous est retrouvée morte (2-11). Ce n’est pas un acte isolé car trois épisodes plus tôt, des agressions et meurtres sauvages avaient été commis dans un bar. Mais c’est l’occasion pour Joyce Davenport de se questionner sur son rôle d’avocate de la défense.
- La brutalité policière et le point de rupture de la solidarité entre flics sont questionnés à travers le cas de Gerry Nash (Stephen McHattie).

Une intervention de Renko & Hill et un drame imminent
L’absence de manichéisme avec lequel ses sujets était traités alors était aussi important que le fait même de les traiter : Hill Street Blues ne cherche pas à imposer une vérité générale. C’était une série qui pensait la complexité. Elle tendait à voir les nuances dans les situations en traitant de cas concrets qui pouvaient entrer en résonnance – ou non – avec des problèmes de société plus larges. On pouvait dénoter des prises de position générales, mais elles pouvaient être mesurées quelques épisodes plus tard à l’épreuve d’un cas particulier. Cette complexité mettait à l’épreuve les flics danse leur quotidien – Furillo le premier, puisqu’il avait à traiter directement avec les gangs – et obligeait le téléspectateur à sortir des catégories, à se placer dans la difficile position d’arbitre du capitaine.
Au-delà d’être un show de son temps, Hill Street Blues consolidait avant tout dans cette saison 2 sa vocation d’ensemble show, de série où les intrigues sont un cadre pour suivre le quotidien et l’évolution d’un groupe de personnages forts. Ils pouvaient fonctionner seuls ou par paires, mais c’était eux qui mènaient la danse.
Furillo & Davenport
A l’ouverture de cette saison, Frank Furillo (Daniel J.Travanti) fête ses 40 ans. Il est capitaine de Hill Street depuis une poignée d’années et il exerce toujours son mandat avec une rectitude morale toute personnelle. Il semble représenter un mur infranchissable stoïque entre les « opérationnels » et le labyrinthe politique au-dessus de lui, une sorte de management intermédiaire idéal qui fait office de père pour de nombreux officiers. La complexité du terrain le pousse parfois à prendre des décisions limites aux yeux de la loi ou tout simplement illégales (2-10), mais sans jamais tirer de profit personnel de la situation. C’est ce qui le distingue de la caste politique au-dessus de lui, et particulièrement de son supérieur, le chef Daniels, incarné de façon quelque peu burlesque par Jon Cypher. Cette saison 2 craquelle la carapace de self-control de Furillo (2-08) et elle nous offre un affrontement entre l’homme et le système qu’il défend, la réalité contre les apparences de la probité (2-11). Le personnage apparaît alors plus humain et en proie au doute. Dans Chipped Beef (2-07), il justifie son intransigeance envers ses officiers en se plaçant comme un pare-feu pour les protéger d’eux-mêmes, mais il sait reconnaître une erreur de jugement sur une autre affaire dans le même épisode. Ce sera aussi le cas plus tard lorsqu’il se montrerait trop dur envers J.D LaRue (2-18) qui le renvoie à ses années d’alcoolisme.

Le capitaine Furillo et Joyce Davenport (Veronica Hamel) représentent toujours l’atout charme de la série, et un de ses plus gros arguments de vente auprès du grand public. Leur relation sera mise à mal dès le premier épisode lorsque Furillo lui demande de choisir entre une relation publique et une rupture. L’avocate choisit la rupture pour trois épisodes de réflexion et finalement un retour public dans un baiser…hollywoodien. La dynamique du couple est aussitôt relancée, mais d’une façon différente. On appréciera de la voir interagir à plusieurs reprises avec Faye, l’ex-femme de Furillo. Joyce Davenport acquiert davantage de relief dans cette seconde saison. La mort par balles de l’avocate commise d’office Pam Gilliam l’incite à prendre conscience de sa responsabilité dans l’exercice de la profession d’avocat. Il est même question qu’elle abandonne la profession. Ce qui n’aurait pas été une bonne nouvelle pour les commerciaux qui ont affublé la série du sobriquet le capitaine et l’avocate…
L’Energumène et ses sidekicks
Une des plus belles réussites de la saison 2 est le réajustement de la balance vers la comédie, et sur cette facette, on peut mettre une grande partie du crédit sur Bruce Weitz, l’inégalable interprète du détective Mike Belker qui s’était déjà bien illustré sur la première fournée. Incarnation humaine du petit roquet agressif et paradoxalement personnage le plus attachant du lot des détectives, Belker est un spécialiste des missions sous couverture, qu’il opère avec ses collègues, mais aussi régulièrement en solo. Ses missions en solo restent les meilleures car elles permettent aux scénaristes d’introduire une part burlesque dans une tonalité d’ensemble dramatiques. Une des meilleures utilisations de Belker dans les ruptures de ton est sans doute dans l’épisode Shooter (2.17) où le personnage repasse son permis de conduire et embarque son examinateur dans une poursuite rocambolesque. Un intermède bienvenu avant la découverte de deux flics abattus dans un entrepôt désaffecté qui lance une demi-heure de traque dans un registre dramatique.

Belker se révèle dans cette saison un véritable aimant à personnages et situations qui sortent du cadre. Il devient le protecteur d’un Orang-Outan qui investit le commissariat pendant quelques épisodes. Il amène en mission une petite souris de compagnie nommée Mickey. Il se rapproche ensuite d’un super-héros auto-proclamé régulièrement coffré (« Captain Freedom ») qui connaîtra une fin tragique et émouvante. L’air de rien, le roquet s’achète une nouvelle dimension et devient, d’élément comique de base, une des pièces maîtresses de Hill Street Blues.
Les errements d’un élève doué
On connaissait le sergent Henry Goldblume (Joe Spano) élève doué, atout maître de Furillo pour les opérations de prises d’otage ou qui nécessitent de l’intelligence et du doigté. Il continuera de l’être, notamment lors de l’excellent The Last White Man on East Ferry Avenue (2-03) où il fait face à un criminel d’un genre peu commun. Mais Goldblume, qui n’obtiendra pas cette année le grade de lieutenant, voit la bosse du terrain le démanger et sa réputation de non-violent un peu écornée.

Le sergent déplore à plusieurs reprises de ne pas être suffisamment dans les opérations undercover, ce qui poussera Furillo à céder et à le mettre en danger à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il soit touché par balle à côté du cœur dans l’épisode lors d’une opération sous couverture pour débusquer des flics ripous qui détroussent les clients de prostituées (2.15). Goldblume a trompé sa femme Rachel au début de la saison (2.02), mais c’est ce pas de côté qui finira par lui coûter le couple exemplaire qu’il forme avec sa femme Rachel.
Bates & Coffey
A l’issue de la fin de la saison 1, Joe Coffey (Ed Marinaro) a non seulement survécu à la balle qui l’a touché, mais il a gagné le droit d’être un régulier de la série. L’acteur s’épanouit pleinement dans son personnage juvénile un brin naïf, mais parfaitement conscient de son magnétisme. Mais la bonne nouvelle de son retour tient surtout dans le duo qu’il forme avec Lucy Bates. Le seul personnage de femme flic mis en avant dans la série a gagné, en plus d’un coéquipier régulier, plus de temps de présence dans cette saison. Les scénaristes ne font pas l’impasse sur l’attraction (évidente ?) qu’il peut y’avoir entre deux partenaires hétéros de sexe différents. Mais le jeu entre Coffey et Bates est dans un registre larvé, fait de sous-entendus et de pics régulières qui alimentent leurs rondes. Lorsqu’il menace de devenir officiel suite à une nuit de jeu épuisante, Bates met très clairement un terme aux ardeurs de son partenaire.

Dans cette saison, on relève que les scénaristes de Hill Street Blues ont compris quel atout était Lucy Bates – en dehors de la femme flic de service – et à quel point l’excellente Betty Thomas pouvait porter son personnage. L’actrice a acquis ses galons sur la durée, comme une force tranquille du terrain, une pro du jeu qui n’appuie jamais sur sa condition de minorité, ni ne se laisse faire. A la fin de cette saison 2, on ressent toute la force qu’elle dégage et sa résolution qui en remontre à ses collègues homme, mais aussi un sens compassionnel très (trop) élevé. On le voit dans l’épisode 4 de la saison lorsqu’elle laisse une junkie prendre sa dose avant d’être arrêtée, s’exposant à des répercussions brutales. Mais c’est dans le suivant que son personnage s’émancipe du second rôle qu’elle a longtemps été. Lors de son service, Lucy est obligée de tuer un adolescent de 14 ans qui avait lui-même tué une fillette de 10 ans. Elle ne laisse rien paraître, mais elle finit par s’isoler, épuisée par l’horreur de la situation. Seuls le téléspectateur et Furillo la verront dans cet état.
Hill & Renko
Dans cette saison 2, les officiers Bobby Hill et son « cow-boy » Andy Renko restent les coéquipiers les plus fusionnels de la brigade. La dynamique entre Charles Haid et Michael Warren fait tellement plaisir à voir qu’on en oublierait que dans toute bonne série dramatique, on n’avance pas sans conflits. Les scénaristes le font intervenir en mettant en exergue la couleur de peau de Hill, un élément qui – jusqu’ici – n’était une question pour aucun des deux hommes. Lorsqu’Hill est élu contre son gré vice-président de la coalition des officiers noirs, il accorde plus de temps à son mandat et ses nouvelles connaissances, délaissant son partenaire. Renko voit resurgir ses problèmes d’abandon et il envenime la situation. La démission de Hill au bout de quelques épisodes permettra à Renko de plus s’ouvrir à son partenaire.

A l’instar de Furillo, Bobby Hill est un exemple de rectitude et d’attitude cool, mais il devra sur cette saison faire face à ses responsabilités pour avoir incité ses collègues à falsifier leur témoignage sur l’affaire Gerry Nash (2-06). Renko devra quand à lui faire face à son passé, sur la fin de la saison, et plus particulièrement à la maladie, puis la mort de son père, un homme qui fut violent qui continue d’avoir une certaine emprise sur son fils. Cette intrigue donne l’occasion à Charles Haid de jouer sur un autre registre que celui du trublion de la brigade. Elle s’achèvera à la fin de la saison sur une note absurde et glaçante, un bon condensé de la face désespéré de Hill Street Blues et de cette force qu’ont les policiers à utiliser l’humour et la camaraderie pour avancer au milieu du pire.
LaRue & Washington
J.D LaRue (Kiel Martin) et Neal Washington (Taurean Blacque), les pros de la mission sous couverture en tandem, restent une version Starsky & Hutch de Hill et Renko. La seule concession aux flics casse-cou des années 70 d’une série qui joue globalement sur un autre registre. Il est d’ailleurs troublant que les tentatives d’échange entre les deux couples de coéquipiers sonnent étrangement, comme si les uns et les autres appartenaient à des univers différents.
LaRue et Washington sont un peu le parent pauvre de cette saison, mais ils sont séparés sur sa seconde partie. Ils ont dans cette saison 2 quelques beaux moments. Le meilleur de Washington sera lors de l’épisode Fruit of the Poisonous Tree (2-05) alors qu’il s’oppose au système judiciaire pour une suspicion dans une arrestation. J.D sera quand à lui placardisé à la gestion des véhicules par un Furillo en colère qui ne supporte pas sa rechute dans l’alcoolisme (2-13). Nous le voyons ensuite repentant et particulièrement touchant lorsqu’il se met à nu devant son psy. J.D devra faire de nouveau ses preuves et bénéficier du coup de pouce de Washington pour que son capitaine lui accorde une deuxième chance à l’issue de cette saison.
Les « Piliers » de Hill Street
Et puis il y’a ceux sans qui le commissariat ne tournerait pas et qui renforcent, par leur seul présence, la spécificité des lieux. Toujours aussi discret sur sa vie privé et besogneux, le lieutenant Ray Calletano trimballe son allure avenante, un brin grincheux, dans les recoins du commissariat. Le sergent Howard Hunter est toujours cet archétype du républican inconditionnel des armes à feu, mais il connaîtra dans cette saison une expérience difficile et une déception amoureuse qui le montreront sous un jour un peu moins ridicule. Le sergent Esterhaus vit ses hauts et ses bas avec la brûlante Grace (Barbara Babcock) tout en veillant au besoin du chef et en assurant chaque « roll call » avec son sens de la formule inimitable.

Enfin, Fay Furillo (Barbara Bosson, à la ville femme de Steven Bochco), celle qui furette à sa guise dans le commissariat, toujours prête à débarquer au moment le moins opportun dans la vie de son ex-mari. Son personnage, un peu agaçant dans la première saison, apparaît de plus en plus comme un élément du décor qui apporte son lot de fraîcheur dans un univers où tout tourne autour du pire des hommes. Elle ne sera pas épargnée par cette saison, entre un fiancé mort empoisonné par un mauvais repas, un bouclage en cellule pour avoir soutenu des féministes (trop) hardies et les quelques pérégrinations de son fiston Franck Jr qu’elle dramatise constamment. .(…). Il y’a de la vie dans Hill Street en cette année 1981-1982. Et le vent favorable au maintien de la Brigade sur NBC n’est pas près de s’arrêter. Avec les audiences records et la présence de Grant Tinker dans les murs, Hill Street Blues ouvre les portes de NBC à d’autres séries novatrices pour la rentrée 1982, parmi lesquelles la sitcom Cheers et le drama médical St Elsewhere.
5 épisodes à


2.03 – The Last White Man on East Ferry Avenue
2.11 – Freedom’s Last Stand
2.12 – Of Mouse and Man
2.16 – Personal Foul
2.17 – Shooter
